Le lieutenant Columbo contre la condescendance de classe


Le sociologue Lilian Mathieu est l’auteur de Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé, un nouveau titre de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel, qui braque le projecteur sur une série télévisée plus subversive qu’on ne pourrait le croire vis-à-vis de l’arrogance des riches, en égratignant au passage l’ancien directeur de la rédaction du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet…

 

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De la condescendance de classe…d’Ignacio Ramonet

 

Dans un essai de 1980, intitulé Le Chewing-gum des yeux, Ignacio Ramonet se livre à une critique véhémente d’une « américanisation culturelle » dont les programmes télévisés compteraient parmi les principaux vecteurs(1). Rien moins qu’une « pénétration idéologique abusive », basée sur le principe de l’« effet subliminal », serait selon lui spécialement à l’œuvre dans la diffusion sur les chaînes françaises de séries américaines. Le discours est délibérément manichéen. D’un côté d’odieuses entités manipulatrices et corruptrices qui asservissent les téléspectateurs à la logique capitalistique. Êtres sans corps mais surpuissants, les « conglomérats multinationaux » ayant absorbé les firmes productrices de séries ne viseraient rien d’autre qu’à soumettre les consciences à leurs intérêts économiques et politiques. De l’autre côté, des téléspectateurs nécessairement passifs (et même un peu bêtes puisque caractérisés par l’« ingénuité ») que le bon professeur Ramonet — bien sûr lui-même immunisé contre les effets pernicieux de la télé — entreprend d’éduquer aux bonnes manières culturelles par une dose conséquente de culpabilisation. « Voir ces émissions, assène-t-il, revient à payer, ingénument, un tribut à l’impérialisme culturel américain ». D’où une prescription radicale : « ne pas diffuser ces séries importées des États-Unis, parce qu’elles travaillent à notre américanisation ». Parmi ses principales cibles, la série policière Columbo, des plus populaires dans les années 1970-1980.

 

La lecture que je propose de cette même série prend l’exact contrepied du pamphlet condescendant du futur directeur de la rédaction du Monde diplomatique. Plutôt que de considérer l’univers de la production télévisuelle américaine comme une entité unifiée par un projet d’asservissement généralisé des consciences, elle souligne combien les créateurs de Columbo sont manifestement des « libéraux » au sens américain du terme (c’est-à-dire des progressistes que l’on qualifierait en France de « gens de gauche »), qui ont investit leur série d’une critique aussi subtile que tranchée des rapports de domination. Plutôt que de présupposer des téléspectateurs passifs et aliénés, elle suggère que le succès de la série tient à leur identification de procédés narratifs fondés sur la revanche de classe.



Columbo ou la revanche de classe populaire face aux dominants

 

Les épisodes de Columbo sont organisés selon une structure quasi immuable(2). La première partie, longue d’une quinzaine de minutes, dépeint l’élaboration et la réalisation d’un meurtre. L’identité et les motivations de l’assassin sont exposées d’emblée, de même que le soin méticuleux qu’il met à brouiller les pistes de la future enquête. La seconde partie, en laquelle consiste le reste de l’épisode, décrit le cheminement laborieux de cette enquête, et débute par l’apparition de celui qui en a la charge : le lieutenant Columbo du service des homicides de la police de Los Angeles. Cette apparition se fait généralement dans des conditions défavorables pour le policier : mal réveillé, malade, maladroit et gaffeur, il se fait remarquer par des propos sans suite logique (spécialiste du coq-à-l’âne, il alterne questions sur le crime et considérations domestiques dans lesquelles son épouse joue un grand rôle). L’assassin peut dormir tranquille : un policier aussi manifestement démuni sera bien incapable de le démasquer.

 

La suite de l’épisode prend la forme d’une confrontation entre l’assassin et le policier puisque, à la différence des fictions policières « classiques », ce qui retient l’intérêt du spectateur n’est pas l’identification du meurtrier (connu d’emblée) mais la découverte de la faille dans ce qui a toutes les apparences du crime parfait. Et si l’enquête tient en haleine, c’est parce que cette découverte apparaît a priori des plus difficiles tant sont importantes les disparités de ressources ou de compétences qui séparent les différents assassins du lieutenant. Les premiers sont tous riches, puissants, cultivés, intelligents, élégants et séduisants. Le second est de condition modeste (en attestent ses légendaires imperméable et voiture), inculte, soumis à sa hiérarchie comme à son épouse, et son apparence est pitoyable. Pourtant, le lieutenant parvient toujours à démasquer le criminel au cours d’une ultime séquence traditionnellement ouverte par une phrase faussement anodine : « Une dernière petite chose… »

 

La thèse que je défends est que le succès de la série Columbo tient à ce qu’elle met en scène un affrontement de classe dans lequel le dominé parvient, en dernier ressort, à triompher du dominant. Et la jubilation du spectateur est d’autant plus vive que cette chute ultime paraissait improbable en regard de l’inégalité qui marquait initialement leurs rapports. Certes, ce schème n’a rien d’original, et le motif de David vainqueur de Goliath en fournit la matrice. Mais ce qui fait l’originalité de Columbo est qu’il se déploie dans un univers de signes qui est celui d’une société divisée en classes : le David qu’incarne le lieutenant est issu d’un milieu populaire d’immigrés italiens ; ses loisirs (jouer au bowling avec son épouse, promener son chien…), ses goûts alimentaires (le chili, les hot-dogs…) ou culturels (la musique country, les valses de Strauss…), ses biens matériels (une 403 Peugeot menaçant ruine, les éternels mêmes costume et imperméable), son inclination à solliciter des « bons plans » pour obtenir un bien ou un service à moindre coût… attestent d’une insertion au sein des fractions modestes de la société américaine. Les Goliath, à l’inverse, appartiennent aux couches privilégiées : tous richissimes, ils affichent une opulence qui n’est pas qu’économique mais également politique, culturelle ou symbolique : auteurs de best-sellers, experts gastronomes, scientifiques éminents, officiers autoritaires, chefs d’entreprise, politiciens ambitieux, journalistes redoutés, stars d’Hollywood, vedettes du petit écran…

 


De Columbo à la sociologie de Bourdieu et de Goffman

 

Les ressources de la sociologie — et en premier lieu l’analyse des styles de vie proposée par Pierre Bourdieu dans La Distinction(3) — sont particulièrement efficaces pour mettre à jour cette dimension proprement symbolique des rapports de domination. Elles le sont également — mais c’est cette fois l’interactionnisme symbolique d’Erving Goffman qu’il faut solliciter(4) ­— pour saisir comment ces rapports s’expriment dans les interactions de face à face entre les suspects et le personnage interprété par Peter Falk. Par leur attitude (le dédain manifeste, le manque d’attention, le ton ironique ou glacial de la voix, la condescendance amusée, etc.), c’est tout le mépris que les dominants affichent à l’égard du petit fonctionnaire de police qui est mis en scène avec subtilité dans les épisodes. Il est dès lors aisé au téléspectateur de s’identifier au sympathique lieutenant, tant sont courantes ces situations d’interaction avec des individus que leur aisance ou leur culture ont convaincus qu’ils relevaient d’une essence supérieure.

 

Columbo se révèle bien plus subversif que la triste caricature à laquelle Ramonet a tenté de le réduire (c’est sans doute de ses propres yeux qu’il aurait dû entreprendre de décoller le chewing-gum !). En dépeignant les membres de la « haute société » californienne comme corrompus et meurtriers, particulièrement vulnérables aux maîtres chanteurs (l’intrigue révèle que la réussite de nombre d’entre eux trouve sa source dans une trahison ou une escroquerie passée), la série remet radicalement en cause le mythe américain du « self made-man » et anticipe plutôt sur le « tout ce qu’ils ont, ils l’ont volé » de la chanson des manifs. Au risque de l’anachronisme, il est possible de faire du modeste lieutenant à l’imper fripé le porte-parole des 99 % de la population, première victime de la crise, que le mouvement Occupy Wall Street oppose aux 1 % d’exploiteurs capitalistiques.


 

 

Notes :

 

(1) : Ignacio Ramonet, Le Chewing-gum des yeux, Paris, Moreau, 1980 ; toutes les citations se trouvent p. 100.

 

(2) : Comme l’a indiqué Umberto Eco, le propre du genre « série » est de proposer une structure fixe facilement identifiable, dont les subtiles variations sont autant de clins d’œil adressés au spectateur ; Umberto Eco, « Innovation et répétition : entre esthétique moderne et post-moderne », Réseaux, n° 68, 1994, p. 9-26.

 

(3) : Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.

 

(4) : Notamment dans les ouvrages qui s’intéressent aux risques, inhérents aux interactions inégales, de « perdre la face » et de « faire mauvaise figure » (ce qui arrive fréquemment au lieutenant Columbo) ; voir spécialement Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974.

 

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* Sommaire du livre :

 

1. Classe contre classe

La domination et son retournement

Histoire d’une série

 

2. Un monde de distinction

Riches et célèbres

Figures du pouvoir

 

3. Une supériorité criminelle

L’élimination des obstacles

Le raffinement meurtrier

Une maîtrise scientifique et technique

 

4. Le sens des limites

Un Américain ordinaire

Un train de vie modeste

Les infortunes de la bonne volonté culturelle

 

5. Un policier déplacé

De l’art de faire mauvaise figure

La haute société du mépris

 

6. Le travail policier

Un paradigme indiciaire renouvelé

Une institution mal incarnée

 

Une dernière petite chose…

 


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Lilian Mathieu est l'auteur de Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 144 pages, 13,90 euros, octobre 2013). Il est sociologue, directeur de recherche au CNRS (Centre Max Weber, ENS Lyon), spécialisé dans l'analyse des mouvements sociaux et de la prostitution. Il enseigne bénévolement dans le cadre de l'UniPop (Université Populaire de Lyon). Il co-dirige la collection « Petite Encyclopédie Critique ». Il a également publié, entre autres : La condition prostituée (éditions Textuel, collection « La Discorde, 2007)  Les années 70, âge d'or des luttes ? (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2010), La démocratie protestataire. Mouvements sociaux et politique en France aujourd’hui (Les Presses de Sciences Po, 2011) et L’espace des mouvements sociaux (éditions du Croquant, 2012).

 

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