Actualité d’un philosophe indigné : Castoriadis (1922-1997)

Philippe Caumières, spécialiste de Cornelius Castoriadis, propose une exploration pédagogique de l'œuvre de ce philosophe, économiste et psychanalyste trop méconnu dans Castoriadis : critique sociale et émancipation. Un nouveau titre de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel...      

Philippe Caumières, spécialiste de Cornelius Castoriadis, propose une exploration pédagogique de l'œuvre de ce philosophe, économiste et psychanalyste trop méconnu dans Castoriadis : critique sociale et émancipation. Un nouveau titre de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel...

 

 

 

 

 

 

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L'actualité récente l'atteste clairement : la crise des sociétés occidentales modernes tient moins de questions qui ressortissent de l'économie en tant que telle, que de la place proprement déterminante que celle-ci a prise depuis plusieurs décennies, relativisant à l'excès l'action politique. Tout se passe comme s'il n'y avait vraiment aucune alternative au néolibéralisme dominant, ainsi que l'affirmait Madame Thatcher du temps où elle était Premier Ministre. Depuis, la crise s'est pourtant accentuée, des voix indignées se sont fait entendre, et des propositions alternatives ont été avancées. Mais rien n'y fait : les décideurs continuent de se sentir inféodés à l'ordre économique, comme s'il s'agissait d'une nécessité naturelle.

 

Le problème central tient donc de ce « fétichisme de l'économie comme science », comme dit Castoriadis, pour qui cette croyance à la valeur objective des analyses économiques est à comprendre comme signification imaginaire sociale, c'est-à-dire d'une représentation collective structurant le monde social tout en le justifiant.

 

Rappelons que l'un des apports essentiels de Castoriadis, outre sa critique pionnière du stalinisme dans le groupe et dans la revue (1949-1965) Socialisme ou Barbarie, est d'avoir manifesté que, ne dérivant de rien, la société est toujours responsable de ce qu'elle est, même si elle a tendance à le dénier en prétendant relever d'une instance autre - que celle-ci prenne les traits des ancêtres, du divin, ou de la nature : toujours instituante, la société se pose généralement comme instituée. Les individus se trouvent alors soumis à un ordre d'autant plus implacable qu'il paraît émaner d'une source extra-sociale. De même qu'un croyant ne peut contester les lois de Dieu, un être rationnel ne peut s'opposer à celles de la nature. Ne se reconnaissant pas comme origine d'elle-même, la société se soumet à la loi de l'Autre auquel elle se rapporte, devenant ainsi proprement hétéronome.

 

Il faut bien comprendre que cette hétéronomie est la marque de l'aliénation de la société à ses propres représentations, qu'elle pose comme valant par elles-mêmes : occultant qu'elles sont ses représentations, elle s'y soumet comme si elles étaient indépendantes. Toute émancipation possible passe alors par la critique de ce mouvement par quoi la société se dépossède de son propre pouvoir, c'est-à-dire par un retour de la politique comprise, avec Castoriadis, non comme « lutte pour le pouvoir à l'intérieur d'institutions données », mais bien comme « lutte pour la transformation du rapport de la société à ses institutions ». La question n'est pas de renoncer aux institutions, mais bien d'éviter que ces dernières ne paraissent indépendantes et intangibles afin que le collectif que représente la société soit en mesure de décider en conscience si elles lui paraissent acceptables ou non.  Autant dire que la démocratie, revendiquée par les sociétés occidentales comme la seule organisation politique souhaitable, doit réaliser ses promesses et le peuple devenir effectivement responsable du développement collectif. À l'opposé, le fait de fixer un ordre social dans le temps par l'adoption de règles formelles (indépendances de la banque centrale, inscription de la « règle d'or » dans la constitution, etc.) doit être perçu pour ce qu'il est : non une décision rationnelle, mais un renoncement au pouvoir instituant.

 

C'est ici que la place centrale qu'occupe l'économie dans nos représentations rejoint la vieille prévention (libérale) à l'égard du peuple jugé trop ignorant et trop dominé par ses passions pour être en mesure de décider des orientations fondamentales pour la Cité. Si l'économie est une science, il convient de se ranger à l'avis des experts. La faillite manifeste des orientations imposées par ces derniers invite pourtant à considérer que leurs analyses ne peuvent prétendre être normatives, devant plutôt chercher à rendre compte de ce qui est à partir de l'étude des faits, comme le suggère André Orléan dans son dernier ouvrage (L'empire de la valeur, éditions du Seuil, 2011 ; voir sur Mediapart : « Il faut "refonder" l'économie », par Ludovic Lamant, 2 novembre 2011). Il ne s'agit donc pas de renier l'expertise en tant que telle, mais de la considérer pour ce qu'elle devrait être : une aide pour une décision politique éclairée.

 

Cela suppose l'institution d'un espace public de discussion véritablement pluraliste et démocratique : soustrait au pouvoir d'État comme à la logique économique, il doit également être accessible à tous. Peut-être qu'alors la croyance en un désir inné de possession et l'idée de la nécessité d'une hiérarchie dans tous les aspects de la vie sociale apparaîtront pour ce qu'elles sont des significations imaginaires sociales dont il faut nous déprendre pour espérer vivre dans une société plus autonome.

 

 

Philippe Caumièresest l'auteur de Castoriadis : critique sociale et émancipation (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 144 pages, 9,90 euros, octobre 2011). Agrégé et docteur en philosophie, il vit dans le Lot-et-Garonne. Membre du groupe de recherches Castoriadis aux Facultés Saint-Louis de Bruxelles, il est aussi l'auteur de Castoriadis. Le projet d'autonomie (éditions Michalon, collection « Le bien commun », 2007) et, en collaboration avec Arnaud Tomès, de Cornelius Castoriadis. Réinventer la politique après Marx (PUF, collection « Fondements de la politique », 2011).

 

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