L'oubli comme spectacle

Oui! voilà, lentement, l'horreur se retire. Nous l'oublions et elle nous oublie.

Oui! voilà, lentement, l'horreur se retire. Nous l'oublions et elle nous oublie.

Ça se passe comme une fuite d'eau imperceptiblement énorme qui se répand par des milliers de petits trous de mémoire. Elle est filmée, interviewée, tous les jours. On la chiffre par milliers voir centaine de milliers de morts. Les images d'elle s'accumulent. Elle ne cesse de se diffuser, la fuite de mémoire et d'émotions qu'est l'oubli.

Il n'y a pas de lieu de rétention, ni de poche, ni de musée. Les images filent à des vitesses vertigineuses devant nous, en dehors de nous. La larme qu'on n'a pas su recueillir précieusement dans son mouchoir, le haut-le-cœur, le petit cri ou la petite haine sourde qu'on n'a pas su retenir. Toutes ces choses curieuses qui sortent de nous et que les images télévisuelles et numériques tuent en les enfermant dans des boites virtuelles ou physiques. Ils nous quittent à jamais, les sentiments humains que l'on emprisonne dans des arborescences fonctionnelles en guise de nature ou de cabinet des curiosités.

Des centaines de milliers de morts, c'est une quantité. Une quantité n'a pas de raideur cadavérique tellement elle est raide. Elle n'a pas de visage tellement elle a de visages. Elle est inimaginée et inimaginable. Elle nous émancipe de toute imagination. La statistique nous vide de sens. La vie et la mort deviennent des probabilités. Le désespoir se convertit en pourcentage, la catastrophe en performance. C'est le spectacle de l'oubli, le spectaculaire effondrement du souvenir.

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