Selfies: faut-il les prendre au sérieux?

Drame au pays des selfies : les perches sont désormais interdites au Château de Versailles ! La sauvegarde du patrimoine aura donc eu raison de l’hystérie de l’autoportrait !Qu’aurait pensé de tout cela Hippolyte Bayard qui, en 1840, créa le premier autoportrait de l’histoire de la photographie ?

Drame au pays des selfies : les perches sont désormais interdites au Château de Versailles ! La sauvegarde du patrimoine aura donc eu raison de l’hystérie de l’autoportrait !

Qu’aurait pensé de tout cela Hippolyte Bayard qui, en 1840, créa le premier autoportrait de l’histoire de la photographie ? Cet art, cette technique sont à peine nés (1839) que Bayard, pour faire entendre la singularité de sa découverte (le positif direct sur papier) dans la cacophonie des inventeurs, se met en scène… en noyé.

Autoportrait en noyé, 1840 © Hippolyte Bayard Autoportrait en noyé, 1840 © Hippolyte Bayard

 

Un genre est né… Car, si les autoportraits étaient fréquents en peinture, il fallait bien oser s’y mettre en photographie. A la suite de Bayard, bien des photographes, grands et petits, ont risqué la mise en scène de leur propre personne, de façon plus ou moins sobre, et avec les moyens du bord. Il est clair que l’autoportrait, comme toute image (com)posée, met du sens en jeu : comment me montrer ? quelle image donner de moi ? qui suis-je ? Il suppose, a priori, chez le photographe, une réflexion, une élaboration. Les autoportraits qui suivent et qui couvrent 150 ans de photographie, le montrent :


Autoportrait, vers 1855. Tirage sur papier salé. © Nadar Autoportrait, vers 1855. Tirage sur papier salé. © Nadar
Autopotrait, 1982 © Hervé Guibert Autopotrait, 1982 © Hervé Guibert
Autoportrait sur les rochers, Levano, Sicile, 1999 © Nan Goldin Autoportrait sur les rochers, Levano, Sicile, 1999 © Nan Goldin
Autoportrait composite en neuf parties, 1979, neuf clichés polaroïd © Chuck Close Autoportrait composite en neuf parties, 1979, neuf clichés polaroïd © Chuck Close

Aujourd’hui, on peut dire que le genre fait fureur, sous le nom de SELFIE. Le selfie est donc un autoportrait (dans la mesure où on appuie soi-même sur le déclencheur, au mieux à l’aide d’une perche…), qui « renseigne » sur son « profil », ou plus généralement sur sa situation, sa présence dans un lieu (au Château de Versailles), auprès de quelqu’un (une star). Le sens, si on peut parler de sens, ou plutôt l’intention est donc relativement pauvre, mais plus spontanée. La journée d’un individu peut se dérouler au rythme de selfies, autant de temps forts dont il peut, et veut, attester, et surtout communiquer. Car les selfies ne seraient rien sans les réseaux sociaux et internet. L’autoportrait contemporain doit immédiatement être partagé avec sa communauté. Aussitôt fait, aussitôt envoyé, aussitôt glorifié…

Le must, au Louvre, "le selfie à la Joconde"… © Nathalie Hureau Le must, au Louvre, "le selfie à la Joconde"… © Nathalie Hureau

Narcissisme décomplexé ? Outil de communication, de reconnaissance sociale ? Moyen d’expression ? Tout est bon, en tout cas, pour attirer l’attention sur soi. Comme le dit Serge Tisseron dans un entretien à la revue audiovisuelle Cinq26, le sujet « construit son identité à tout moment, l’image de soi qu’il veut donner aux autres », sans conscience ou prise en compte de l’intérêt que l’image peut présenter pour autrui.

Et le selfie se décline : selfie miroir, selfie enlaidissant (intéressant !), avec son chien (delfie), nu (nelfie), en montrant ses muscles (welfie), etc. On en est arrivés là… Jusqu’à une polémique, en 2014, entre Wikipedia et le photographe animalier David Slater, suite à l’autoportrait réalisé par un macaque qui avait volé l’appareil du maître…

La question de l’identité constitue la trame de toute l’histoire de l’autoportrait. Sonder son âme, dévoiler l’indicible, incarner sa personnalité dans une expression, un geste… Autant de projets photographiques passionnants ! Mais le selfie, comme toutes les pratiques compulsives, ne fait pas honneur à la photographie.

En 1859, Baudelaire écrivait, à propos de l’invention de la photographie : « A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. » La violence de ses propos résonnerait étrangement mais sans doute assez juste aujourd’hui dans le jeu des miroirs de la Galerie des Glaces.

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