Dis Papa, c’est encore loin, le paradis? (Un jour aux Rencontres d’Arles)

Je suis née, il y a plus de 50 ans, en Suisse, d’un père suisse et d’une mère française. A l’époque, on ne parlait pas de « paradis fiscal » pour désigner la Confédération helvétique. On évoquait, certes, un pays à part, dans l’Europe notamment, mais ce n’était pas une tare et la Suisse était vue comme un pays plutôt sage, et fiable… En fait, on ne parlait guère de tout ça.

Je suis née, il y a plus de 50 ans, en Suisse, d’un père suisse et d’une mère française. A l’époque, on ne parlait pas de « paradis fiscal » pour désigner la Confédération helvétique. On évoquait, certes, un pays à part, dans l’Europe notamment, mais ce n’était pas une tare et la Suisse était vue comme un pays plutôt sage, et fiable… En fait, on ne parlait guère de tout ça.

Mais bref : je suis venue vivre en France, mon père est mort et m’a transmis… un compte numéroté, un « compte caché », si vous voulez ! Au moment ou cet héritage m’est échu, les avis étaient assez divergents, mais, en général, on me conseillait plutôt de rester coite… Ce que je fis quelques mois jusqu’à ce que, rattrapée par un certain sens de l’éthique, je décide de mettre de l’ordre dans mes affaires, et donc de m’auto-dénoncer auprès des autorités fiscales, française et helvétique…

Je passe sur la complexité et le coût des démarches, et sur le montant des amendes…

Toujours est-il que je suis avec curiosité tout ce qui touche aux paradis fiscaux… Je me sens à la fois objet et sujet, victime et bourreau, spectateur et acteur, etc.

L’exposition « Les Paradis, rapport annuel », présentée aux Rencontres d’Arles 2015, a été orchestrée par Sam Stourdzé. Elle rassemble des images de Paolo Woods et Gabriele Galimberti. Les photos ne sont pas créditées, on ne sait donc pas qui a dit quoi et le fait est assez rare en photographie où les egos sont très présents, pour être mentionné. Je renverrai donc aux sites de ces deux photographes pour ceux qui ne les connaîtraient pas.

Je fais ma visite, méthodiquement, admire beaucoup d’images, soit pour leur beauté, leur évidence, leur humour, leur force ; je lis avec attention tous les cartels qui situent l’image dans son contexte en donnant souvent des clés pour permettre sa véritable lecture.

Sans titre © Paolo Woods et Gabriele Galimberti Sans titre © Paolo Woods et Gabriele Galimberti
Par exemple, cette image idyllique est légendée comme suit :« un homme dans la piscine située au 57e étage du Marina Bay Sands Hotel. Derrière lui, le panorama de "Central", le quartier de la finance de Singapour ».

Ou ceci:

 

Voir légende sur cartel ci-après © Paolo Woods et Gabriele Galimberti Voir légende sur cartel ci-après © Paolo Woods et Gabriele Galimberti

        est légendé par cela : 

Cartel-type. Cette légende représente bien le type de données qu'il est utile de connaître pour apprécier l'image. Cartel-type. Cette légende représente bien le type de données qu'il est utile de connaître pour apprécier l'image.

 

 

 

 

 

 

 

Si le projet général est de « balayer » les paradis fiscaux et au final, d’amener le spectateur/visiteur à s’étonner, s’interroger davantage, l’exposition est remarquable dans la mesure où chaque image propose une autre approche d’un phénomène, d'une nébuleuse somme toute assez complexe. Comment montrer ce que sont ces paradis, physiquement déjà (l’architecture, la luxuriance…) ? Faut-il souligner les écarts (les riches alors qu’il y a des pauvres… hors-champ ou même dans le champ !) ? Quelle place donner aux hommes, que dire d’eux ? Quelles sont les images qui « tiennent » seules, où la légende est incluse dans le motif ? Quelles sont celles qui, au contraire, ne vont vraiment s’animer qu’avec les éléments donnés (hors-champ…) par le texte ?

Le capital… Le décor… L'homme… © Paolo Woods et Gabriele Galimberti Le capital… Le décor… L'homme… © Paolo Woods et Gabriele Galimberti

 

 

 

 

 

    

Les Iles Caïmans, un vrai folklore! © Paolo Woods et Gabriele Galimberti Les Iles Caïmans, un vrai folklore! © Paolo Woods et Gabriele Galimberti

Sans titre © Paolo Woods et Gabriele Galimberti Sans titre © Paolo Woods et Gabriele Galimberti

 

 

    Ainsi, au hasard, un visiteur devant cette photo, prise en Angola, s’est exclamé : « Tout est dit !!! »

 

 

 

De salle en salle, les paradis défilent (dans le désordre et sans donner de médailles): Panama, Jersey, Etat du Delaware, Hong Kong, Singapour, Iles Caïmans, Londres, Pays-Bas, etc. En fin de parcours, ma frustration est immense : sauf erreur de ma part, aucune image capturée sur mon sol natal !!!?

Pour m’assurer que j’ai bien compris le sujet, je consulte un exemplaire du très beau livre édité par Robert Delpire en marge de l’exposition et je suis pleinement rassurée de voir que toutes les images ne sont pas sur les cimaises et que… oui, la Suisse mérite encore bien de figurer parmi ces p’tits coins d’paradis…

En sortant, je file vers une autre exposition, dont je ne ferai pas l’exégèse dans ce papier, mais qui mérite également une halte : « MMM ». Il s’y agit, il y s’agit de la rencontre entre les univers de Martin Parr et Matthieu Chedid. Voir des images de Martin Parr est toujours un plaisir et je constate qu’il a décidément beaucoup photographié ceux qui… s’y croient… au paradis.

 

 

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