Grand maître, de Jim Harrison, faux roman policier

C’est annoncé dès le sous- titre, ceci n’est pas un roman policier, c’est le roman d’un homme, un policier, au cœur d’un pays, l’Amérique.C’est une histoire de famille et de crime. La famille américaine et le crime fondateur sur lequel elle s’est construite, le génocide d’un peuple.

C’est annoncé dès le sous- titre, ceci n’est pas un roman policier, c’est le roman d’un homme, un policier, au cœur d’un pays, l’Amérique.

C’est une histoire de famille et de crime. La famille américaine et le crime fondateur sur lequel elle s’est construite, le génocide d’un peuple. Le noyau familial et le crime qui consiste à négliger ceux qu’on aime. Sur fond d’enquête policière de loin en loin, il s’agit d’élucider le sens de ces crimes, le sens de l’histoire collective et individuelle et de refonder une famille. Et qui peut l’entreprendre, cette enquête, mieux qu’un vieux flic alcoolique, érudit et mystique, amouraché de son pays ?

La famille comme un patchwork décousu dont les pièces hétéroclites s’effilochent, une vieille couverture, tellement usée, meurtrie, recouverte de crasse que plus personne n’en distingue la trame.

 Sunderson est ce vieux solitaire à la dérive, inspecteur de police de la péninsule Nord, à la retraite depuis peu, que sa femme Diane a quitté après quarante ans de mariage parce qu’elle « ne supportait plus de vivre à côté d’un type qui regarde le monde à travers des lunettes pleines de merde ». Il a soixante–cinq ans, picole beaucoup  pour essayer d’anesthésier la douleur de l’échec de son mariage et lit des livres universitaires sur l’histoire de l’Amérique pour tenter de comprendre la pathologie de son pays. L’histoire c’est sa marotte, il a même failli être prof d’histoire, mais l’adrénaline du métier de flic l’a emporté sur l’odeur de craie des salles de classe et l’empathie pour des adolescents mornes et fainéants. Son métier, il l’exerce « simplement pour rendre le monde meilleur », même s’il a du mal à saisir ses motivations, racler les bas-fonds de la misère est certainement éthique, pas toujours très consciemment. Ses deux passions sont la pêche à la truite et la chasse au coq de bruyère dans la région des grands lacs de la péninsule Nord, son territoire, dont il connaît toutes les rivières ; ce sont un baume sur les blessures de la vie et de l’histoire. A l’orée de la vieillesse, il marche pour s’oublier et faire corps avec la nature sauvage, grande gardienne de la mémoire et des mystères premiers. Il vit à côté de Mona, une jeune prodige de 16 ans, délurée et délaissée par ses parents. Son meilleur ami Marion est un indien directeur d’école féru d’histoire et engagé dans la lutte des indiens pour la reconnaissance de leurs droits.

Cette petite troupe d’éclopés va se resserrer autour de Sunderson qui se lance à la poursuite du « Grand-maître », le gourou d’une secte qui défigure la culture indienne pour assouvir sa soif d’argent et ses penchants pédophiles.

La retraite c’est une révolution intérieure, se retirer, c’est faire le bilan et mesurer ce qu’on a compris du monde et de la vie. Sunderson n’est pas prêt et son enquête sera l’occasion de comprendre de quoi les crimes sont faits, les crimes collectifs et individuels, de mettre de l’ordre dans sa vie et dans sa vision du monde afin d’aborder sereinement le chemin de la vieillesse.

De quoi les crimes sont-ils faits ?

Sexe, argent et religion, c’est la réponse provisoire qu’il importe d’analyser.  Portrait d’une Amérique défigurée, plongée dans un fatras mystique délirant pour cautionner ses errements et entretenir sa cécité. Au terme d’un road trip de pépé pas toujours pépère du Michigan à l’Arizona, et d’une odyssée intérieure pour dompter la vieillesse et tenir en bride l’hubris, Sunderson, l’homme de la péninsule Nord, renoue les liens avec l’ouest américain et reconstitue une famille de cœur.

L’écriture est sauvage, indomptée, elle s ‘enroule autour de motifs obsessionnels, prend son souffle dans des digressions cocasses et fulgure à travers des formules savoureuses, lubriques, désenchantées, joyeuses. Harrison pratique l’art de la rupture dans une prose tous azimuts, sorte de méditation en roue libre qui se construit sur l’écart. Suivre les chemins qu’il nous trace c’est accepter de fuguer,  de bifurquer, d’errer, de se perdre. Car il faut être perdu pour saisir l’essentiel. Perdu à soi-même, pour naître aux autres et au monde.

 

Grand Maître, Jim Harrison, Flammarion, 2012.

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