Quelques nouvelles de l'ami Franz...

S’il se considère d’un peu trop près, il est difficile à l’homme de s’aimer beaucoup. Il voit d’abord tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il rate, les étoiles qu’il n’atteint jamais, et ça le désole.
S’il se considère d’un peu trop près, il est difficile à l’homme de s’aimer beaucoup. Il voit d’abord tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il rate, les étoiles qu’il n’atteint jamais, et ça le désole. Et ça explique qu’il construise des fusées intergalactiques, qu’il épépine les tomates ou s’amourache d’une paire de fesses.Certes, il y a bien « la sorcière des horoscopes ». Le coup de bol des constellations qui se coordonnent aux petits oignons, le moment faste. La belle journée imprévue où on en profite comme dans un miracle. Enfin, c’est ce qu’on croit. Faut pas, là encore, y regarder de tout près ! Car le meilleur, c’est un moyen, le plus malin pour que la destinée vous fasse les poches. Un déjeuner de soleil qui prépare la gueule de bois du lendemain, l’homme n’est jamais modeste, il abuse des bonnes choses. Heureusement, il ne néglige pas les pires non plus.
« Quatre mois qu’il traînait en ville. Il cherchait à s’embaucher, principalement en qualité de repris de justice. Quand il se présentait pour une place, la première chose qu’il indiquait, c’était qu’il avait purgé six mois de prison. C’était sa façon de montrer qu’il était devenu honnête, qu’il n’avait rien à cacher. Sans compter, il aimait cette précision, qu’il avait « payé sa dette à la société », ce dont il n’était pas loin de tirer une certaine gloire. Pour un pauvre, payer c’est être riche, finalement. »Sa grande occupation ? Améliorer la vie. La sienne en premier lieu. Comment lui en vouloir ? Depuis toujours, il rêve, il échafaude des plans, il monte des combines, il se lance, tout droit ou en zigzag, même à reculons. Ou alors quoi, il va rester pour la nuit des temps ce bouseux, ce naïf dont les dieux s’amusent du bout de l’orteil, en le déplaçant, en l’écrasant, comme un pion, comme un scarabée. ? Et de toute manière ça ne change rien si les dieux n’existent même pas.« L’intelligence est une fille du bien-être. Et le bien-être une conquête de l’alcool. D’abord, faire donner le calva dans le café noir sucré. Ensuite, amorcer les mouvements en vidant quelques blancs limés. Puis, c’est le rosé ou le kir, gentiment. Quand on aborde l’anisette, le comptoir est à point pour s’écouter parler. Ensuite, la vie reprend son cours normal. On peut discuter entre semblables. L’égalité est une affaire de grammes par litres de sang. »Dans tout ce satané prodigieux micmac, il tourne sa manivelle, à la petite semaine. Pas grave. Car si l’homme échoue, il ne désespère pas pour autant, certains proverbes l’affirment qu’il serait vain de discuter. Il est méchant ? Il est stupide ? Il est ridicule ? D’accord, mais il se requinque vite fait ! Il se réveille avec mal aux cheveux et refile aussi sec au zinc du bistrot d’en face. Ce n’est pas demain la veille qu’on aura sa peau comme celle de l’ours, avant de l’avoir tué. Ne nous gourons pas, « le jour se levant dans un silence municipal à peine troublé par le passage d’une mobylette », annonce un petit matin d’apocalypse. Pour le grand soir, on a déjà donné, du grandiose, avec un peu de chance, il y aura une suite, d’aucuns le jurent… L’aube, c’est une belle promesse pour les mouches qui s’emprisonneront dans les plis des rideaux, parce qu’elles ne résistent pas aux reflets de la lumière des vitres.Une fois de plus, les personnages de Franz Bartelt évoquent cette galante humanité, aussi méfiante qu’aventureuse, celle qui prend six mois pour le hold-up d’une baraque à frites ou qui veut vêtir la nudité d’une Venus africaine dont la statue se gèle les miches callipyges dans un musée des Ardennes.Depuis les temps immémoriaux, il chassait le mammouth et taillait le silex, l’homme agrémente son univers, tout en s’interrogeant sur le sens d’une destinée capricieuse et obscure. Il est par nature artiste et philosophe. Ce qui s’accommode difficilement avec la besogne du dur désir de durer au jour le jour sous l’imprévision des climats. « Par tradition, les agriculteurs se montrent assez rétifs à l’art conceptuel. Il ne leur viendrait pas à l’idée de tuer le cochon et d’en répandre les entrailles dans les salles d’un centre culturel, comme c’est devenu une routine de nos jours. Ils respectent également le mobilier et ne le débitent pas à la hache. Ils ne conservent pas leurs excréments dans des bocaux de verre. Ils ne se ruinent pas en achetant des tournesols aux enchères. Pragmatiques, ils en font pousser devant leur fenêtre. A défaut d’être de leur époque, ils sont toujours de leur saison. »Et d’ailleurs, si l’homme n’était pas capable de tous les quiproquos, qu’aurait-il donc à faire de son séjour terrestre, sinon mourir, le plus souvent d’ennui, quand il doit tout de même planter ses choux ?Epoustouflant, comme il a ce génie : ne pas en louper une, d’occasion ! Se précipiter jusqu’au dernier poil de chauve dans la mouise et les flammes du Dragon. Traficoter de son prochain et semblable. En pure perte ou pour pas grand-chose. Toujours prompt à « zob-tempérer » comme dirait l’autre. Il aime les ordres : « A vos rangs, fixe ! ». Et les discours commémoratifs précédés d’un défilé musical avec bannières et uniformes.
Acrobate boiteux. Pitre empêtré. Lascar autant qu’énergumène. Plouc autant qu’hurluberlu, il n’a pas son pareil. On ne regrette pas d’être venu ni de l’avoir connu. Lui seul, dans toute la création, qui compte parmi ses bizarreries les protozoaires et la baleine à bosse, les églantines et la guimauve, gâche une provisoire existence sans retour à cette histoire de pure imagination, l’amour, avec un entêtement qu’on ne peut qu’admirer… Et qui n’est pas prêt de finir. Et on n’a pas tout vu…Franz Bartelt :- La mort d’Edgar, Gallimard (2010)- Je ne sais pas parler, Finitude (2010)http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/les-mains-dans-les-poches/article/291109/en-attendant-qu-il-pleuve-ou-peut-etre-pas-aujourd’hui

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