A la fin, une couleur qui reste longtemps...

Dans ses poèmes James Sacré garde l'étonnement. Tout ce bel et vif étonnement qui tient à la rencontre indécidable des mots et des choses. Un étonnement qui ne renonce pas à la lenteur du présent ni à la course de vivre. Un étonnement hésitant, parfois comme bredouillé, ému de la clarté du monde.

Il a gardé l'étonnement où se rejoue l'enfance. L'enfance libre, l'enfance perdue devant ce qu'elle découvre et qui est la poésie.

Surtout ne pas croire qu'écrire un poème soit vraiment autre chose qu'assembler, ajuster des mots. Les disposer comme les figures du monde. Car le monde, s'il nul ne le nomme, que vaut sa géographie ? Que valent ses 7 merveilles ? Que valent ses infinitésimales trouvailles marrantes ?

Dans ce qui s'efface et qui reste pourtant là, inscrit d'avance et comme pour toujours - le temps lui-même, peut-être - il y a d'abord ce presque rien qui résiste. Il y a la fragilité qui se préserve : une couleur, une herbe, un baiser, un caillou, un oiseau, un mot.

Depuis son achat, au printemps 68, j'ai ce volume « Poésie », de la collection « Ecrire », celle qui publia, aux Editions du Seuil, les premiers textes de jeunes écrivains alors inconnus, Régis Debray ou Philippe Sollers entre autres. 30 pages offertes à James Sacré, sous le titre « Graminées ». La quatrième de couverture indique: « Né en 1939. Enfance à la ferme, puis instituteur, études de lettres. Part pour les U.S.A ; où il travaille à Boston Collège. Auteur d'un autre recueil : « La Femme et le violoncelle ». Et je relis quelques passages soulignés :

« Les graminées n'ont pas de mort » ; « Une enfance qui se taille des jambes d'herbe au ras des terres prolonge les dimensions réelles du vent » ; « Venir à cette présence souple et haute. Il faut peser juste dans son corps et la pensée est tout inclinée par là vers une naissance heureuse » ; « Les grandes centaurées rêches qui font le bleu des prairies »

Il y a dans l'univers de James Sacré ce détail incompréhensiblement mortel. Il passe au loin et pourtant si près, comme certains nuages. Sans tragédie. Un univers d'efflorescences et d'éraflures, d'épis dans les cheveux. Un univers où la destruction est cette fêlure dont parle Scott Fitzgerald : l'entreprise de toute vie.

La beauté des poèmes de James Sacré, il me semble, vient de cette familiarité qui laisse les choses inexplicables dans les mots. Ces mots qui pourtant les révèlent, qui pourtant les rêvent :

« Elle est grise aussi ; elle est une vieille charrue renversée dans les lamiers tendres, les orties. Un vieux brabant double qui fut moderne avec des attelages de quatre ou six bœufs.

Elle a conquis la prestigieuse immobilité des étoiles, cependant qu'on oubliait son gris. »

Ce « quelque chose de mal raconté » prend la place du poème. Il en atteste le dénuement et l'errance. Et il tente d'arracher à l'oubli un jardin, ses herbes envahissantes. Il porte la trace d'un passage dans le fouillis des jours. D'une couleur en train de disparaître et qui brille désormais dans les mots qui seront comme sa sépulture, et comme l'air libre du paysage, à la fois.

« Seul convient le ton de l'élégie la forme d'un cœur

Heureux parmi les animaux les prairies rondes

Pour construire un poème qui parlerait peut-être

De la sieste en ce village (ou fontaine à midi) le temps

Presque posé sur les toits le vent loin »

Il s'agit de poèmes-récits, ou de distiques, ou même de la suscription du titre. Ils « n'obéissent qu'à l'étrange mouvement qui fait bouger ensemble le cœur et le langage, racontant ou montrant ce qui reste dans l'âme ou dans la tête des images de l'enfance, et ce qui parfois dans le présent éveille le souvenir : l'automne dans la Nouvelle Angleterre, qui réveille l'automne en pays poitevin » , c'est ce que soulignait Dominique Aury (mieux connue sous son pseudonyme de Pauline Réage) au début de sa présentation de « Paysage au fusil (cœur) une fontaine » (1976 - Cahier de poésie 2 - Gallimard). Elle concluait : « Que faut-il aimer ? Ce qui fut, ce qui est. »

Précédemment, aux mêmes Editions du Castor Astral - une des trop rares maisons qui ne cesse depuis son origine de défendre et publier la poésie contemporaine - James Sacré donnait, 1986, « Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme) ». Une série de poèmes accompagnant, déjà, des photographies de Bernard Abadie :

...

une articulation claire que pourtant

ça retourne du sens comme en dedans

personne comprend bien quoi c'est pareil

qu'à travers une joue qu'on aime

ou l'éclat d'une eau dans un pré comme

dans les mots pourtant sans profondeur

d'un poème de Gongora difficile

de comprendre que le rouge d'une carafe

ça sert comme un appareil pour

verser du silence dans les mots

Et maintenant, ce nouveau recueil, qui s'ajoute à une soixantaine de titres de cette publication permanente qu'est la poésie selon Isidore Ducasse : « Tissus mis par terre et dans le vent ».

Les draps, les torchons, ce blanc qui bouge et enfle, une page vivante. Ou la couleur d'une taie d'oreiller, d'un caleçon. Mais toujours l'image déployée, quand l'œil caresse le monde, et aussi quand nous sentons « La bonne odeur du propre et quand même/Plein de nuit dedans.» L'encre des mots, le parfum du papier, et l'obscurité des tiroirs où se rangent les linges, les photos, les lettres, les souvenirs.

L'anéantissement que les mots incorporent et contre quoi ils bâtissent cette mémoire miroitante comme un ciel et son éclat, comme des ombres sur le linge étendu à travers la campagne :

« Gestes qu'on a peut-être recommencés

Pour aller d'un brouillon malmené à des mots bien rangés

Sur du papier »

 

Il y a aussi, non plus remués par le vent, par la liberté du vent, mais jetés, abandonnés à terre, la serpillère ou ces « tissus plein d'huile et de poussière/Au fond d'un hangar. On n'attend plus rien. » Toujours « la présence du monde en ses plus abandonnés fragments. » Les chiffons sales, maculés, crasseux, utilitaires, informes, encroûtés, puants, voués à la pourriture qu'ils sont déjà. Le délabrement que le visible exhibe et qui se dissoudra dans le sol à la décharge.

 

James Sacré confronte le noir et blanc du poème à la couleur des images. Au sang. Au rouge. A l'envers de la parole inscrite, à ce vent des mots qui glisse sur le papier, s'y attache. Les mots qui défont la chose, le réel, et qui en sont la survie dans cet ailleurs allant d'une forme à l'autre, d'une apparence à l'autre, le ciel, le bleu. Ce retour du silence dans les mots qu'est une image. « Mémoire muette » des photographies. Discours de l'espace figuratif où le référent des mots n'est toujours pas la chose comme si la signification était une manière de chercher plus loin.

 

C'est de cette expérience infime de la découverte - la nudité du visible qui exhibe le faste de la mort - que témoigne James Sacré. D'un mot pas plus haut que l'autre. D'un mot plus loin que l'autre vers là où nous sommes.

 

« Quand on arrive dans le haut des collines c'est de la vigne pauvre

le chemin presque mal tracé dans la pierre et le bleu soudain proche

mais c'est encore comme une sorte d'évidence ou rien

le beau temps installé la rouille (cœur détruit battant) d'un toit qui se défait

je mélange l'insignifiance avec les mots j'aime que ça fasse un poème. »

 

 

A lire, notamment ;

 

Cœur élégie rouge - Editions du Seuil (1972) et André Dimanche (2001)

 

Figures qui bougent un peu -Gallimard (1978)

 

Quelque chose de mal raconté - André Dimanche (1981)

 

Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme) - Le Castor Astral (1986)

 

Une fin d'après-midi à Marrakech - André Dimanche (1988)

 

La poésie, comment dire - André Dimanche (1993)

 

Ma guenille - Obsidiane (1995)

 

La nuit vient dans les yeux - Tarabuste (1997)

 

Si peu de terre, tout - Le Dé bleu (2000)

 

Un paradis de poussière - André Dimanche (2007)

 

Tissus mis par terre et dans le vent - Le Castor Astral (2010)

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