Billet de blog 7 juil. 2009

Ostinato

"... comme une langue en peine de parole jeta le bruit de sa voix au-dehors" Dante, Enfer, Chant XXVI

françois périgny
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"... comme une langue en peine de parole jeta le bruit de sa voix au-dehors" Dante, Enfer, Chant XXVI

La nuit était tombée tôt, comme elle le fait en hiver. Il avait neigé deux jours auparavant, et le froid en avait conservé les traces, un peu partout, de grandes plaques blanches dans les champs, qui éclairaient la nuit. Le concert était à huit heures, assez tôt pour que nous puissions y mener Louise, qui n'avait que neuf ans.

Le trajet était court, quinze kilométres à peine, et l'arrivée sur l'abbaye de la Prée un enchantement; il fallait traverser un petit bois, sur une route étroite et enneigée qui descendait vers le pont. Les arbres couverts de glacons scintillaient dans le faisceau lumineux des phares, autant d'arbres de Noël plutôt sobres, élégants. Passée la grande grille, dans la beauté simple de l'abbaye, les musiciens étaient là, dans le hall modeste, presque pauvre. Le concert fut simple: quatuor de Schubert, Bach et Mozart, puis quelque chose de Britten. Louise s'était endormie sur sa chaise, avant la fin. Mais quand nous lui demandâmes si elle avait aimé, elle répondit que oui, avec un grand sourire lumineux, des étincelles dans les yeux.

Nous sommes repartis en remontant vers La Pillourde, un minuscule hameau éteint. Puis après un virage, l'entrée de l'allée bordée d'arbres qui menait à sa maison. J'ai dit: "Peut-être qu'il est là..." J'ai roulé tout doucement, jusqu'à la grande batisse basse en U, et ses barrières en bois décaties. Il y avait quatre fenêtres éclairées, deux en bas, côté cuisine, qui tenait du laboratoire d'alchimiste, une vieille cuisine du XIXème siécle, et deux en haut, dans le corps central du bâtiment.

Peut être était-il en train d'écrire: "Heureux renversement par lequel ce qui n'a pas eu lieu se reconnaît à distance comme un produit innocent de la mémoire."

Ou bien :

"De même qu'un ciel sans soleil et sans nuage serait réduit à la fade inanité de sa surface bleue où le regard se noierait d'ennui et que le ciel nocturne privé d'étoiles n'offre à la contemplation que sa noirceur insignifiante, faisant de nous des aveugles, une telle opération pour qui s'y livre sans calcul et sans frein répond à la nécessité de restituer son dû à un monde endormi que seuls les temps forts illuminent.

Tout le reste n'est que champ de ruines perdu dans la nuit."

Mais il est probable que cela fut écrit ailleurs, en un autre temps, peut-être, sans doute. Sans doute signifiant ici que nous pouvons en douter tant Ostinato se présente - que l'éditeur présente, et on ne peut oublier que Louis-René Des Forêts fut éditeur - comme un recueil de fragments. Fragments de quoi ? Fragments d'une vie, fragments d'une communauté, fragments d'une filiation?

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Cette maison qui vit les derniers jours de Louis-René n'est qu'à quelques encablures du pays d'Alain Fournier, dans ce pays de lucioles, feux follets et autres magies étranges, comme d'un cerf qui débouche d'une haie givrée sous un grand ciel bleu, si bleu, si pur, un matin d'hiver. Mais ceci n'est qu'un refuge, avant le bois, de Des Forêts. Louis-René a exercé le principal de son activité en plein coeur de Paris.

Ostinato, Pas à pas jusqu'au dernier, La chambre des enfants. Il me semble que la notion de "track" en anglais, en tout cas du côté de l'Ontario, désigne ce chemin, parfois une ornière dont vous ne pouvez plus vous défaire, ce chemin que vous suivez, depuis que "vous avez lâché la proie pour l'ombre" et êtes "parti sur la route".

"Les temps forts non pas seulement ni toujours, car il en est dont l'éclat s'est terni quand d'autres invisibles jusque là ou tenus pour négligeables se projettent avec une intensité que rien n'aurait pu faire soupçonner, traversant le champ, perturbant les points de repère pour s'inscrire à leur place sans toutefois s'y fixer, parasites en formation perpétuelle qui s'animent, s'échangent, surchargent l'espace de telle sorte que l'oeil sollicité à la fois de toutes parts, désorienté par cette effervescence de signes, ne sait plus ce qu'il cherche mais ne peut s'en détacher."

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Je ne sais pas dans quel ordre Louis-René a suivi ce chemin, de La chambre et Le bavard à Pas à pas. Réunir ses vieux papiers, faire de ses fragments un testament, ce tournoiement central, du début à la fin, digne de Perceval (qui n'est pas Parzifal)... on peut être sûr qu'il connaissait le vide au milieu de la roue, qui permet à celle-ci de s'enchâsser sur un moyeu, ou un moyen, pour touner, et ainsi avancer.

Filiation, cousinage, fraternité, oui. De Musil, et son inachevé et inachevable Der Mann ohne Eigenschaften aux statues sans nez, sans bras, mais avec tout ce qu'il faut de grandeur dans le geste et la geste...

Et l'énigme (ceux et celles qui fondérent votre époque, qui pourrait, si se brisait le miroir, être votre épopée): "Pax mundi. Ce rideau qui se ferme dévoile le cynique partage des trois maîtres du jeu. Ainsi même la délivrance promise aura le poids d'une chaîne."

Je n'ai jamais vu Louis-René Des Forêts. J'ai vu madame Des Forêts. Nous n'avons pas eu le temps de parler. Dommage. Je crois qu'elle avait tant à m'apprendre, et tant de noblesse. Je l'ai vue, elle, deux fois dont une sous la pluie. Elle me criait: "Bougez pas, je viens!". L'herbe était haute. J'étais dans ma voiture, je leur apportais le courrier (des manuscrits, sans doute)... Je crois que je suis sorti de la voiture.

Louis-René Des Forêts, Ostinato, Mercure de France, 1997.

Louis-René Des Forêts, La chambre des enfants, Gallimard, 1960.

Les deux textes sont également disponibles dans la collection Imaginaire Gallimard :

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