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Billet de blog 11 juil. 2009

Comme la trompette de Chet Baker sous les murs de Jéricho

Sous un format et pour un prix de « poche », La Table Ronde nous offre le viatique et l’aubaine de l’été, et même au-delà, en un colossal volume de 900 pages, légères comme de la plume (qui contrairement à la physique ne pèsera jamais aussi lourd que sa masse équivalente de plomb) : Le promenoir magique. La somme, 1953-2003, des poèmes de Jean-Claude Pirotte…

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Sous un format et pour un prix de « poche », La Table Ronde nous offre le viatique et l’aubaine de l’été, et même au-delà, en un colossal volume de 900 pages, légères comme de la plume (qui contrairement à la physique ne pèsera jamais aussi lourd que sa masse équivalente de plomb) : Le promenoir magique. La somme, 1953-2003, des poèmes de Jean-Claude Pirotte

Dans un art poétique délicatement verlainien (Quand finira-t-on de ne voir le « pauvre Lélian » qu’à l’ombre de l’Archange Arthur ? Quand lui rendra-t-on son génie mélodique sans égal ?), fêtes galantes et saisons saturniennes, ou l’inverse, fêtes saturniennes et saisons galantes nous convoquent à leur éternité :

© 

« je dis sans honte la beautéhirsute de novembreelle vient précédée par les grandes feuilles sacrifiéeset même sur le béton de la cartonnerieelle inscrit son ombre alourdieéchappée d’un bel arbre rougeoù le ciel s’est enchevêtré »

Ou :

« la vente aux enchèresde quelques dépouillesme rendra légerje partirai demain j’emporterai la ruedes Remberges le chatdu voisin la femmede Loth et la bouteille »

Ou :

« on voit les lèvres de la lunes’entrouvrir en hiveret sur les pommettes creusesle vent noir pose un voile un instant brillent les yeuxde plus près que les étoilesl’astronome est fascinémais l’amoureux va se pendre »

Jean- Claude Pirotte, à l’instar de Machrab, le poète soufi ouzbek, contemporain de La Fontaine et Racine, est ce « vagabond flamboyant»… Il aurait pu écrire, lui aussi : « Je suis parti assoiffé dans les steppes de l’amour. / Ô échanson, verse le vin de notre rencontre : je veux boire à ma soif ! »

L’errance de l’homme en fuite, suspecté, qui brouille sa piste, dans l’attente d’une prescription judiciaire. Lorsqu’il était jeune avocat, à Namur, malencontreusement il se retrouve emmêlé dans une mauvaise affaire, une fausse accusation, des mois d’emprisonnement, il faut partir :

« je suis venu comme chacundes disparus qui me précèdent je suis venu comme on vient tardfermer doucement les fenêtres je ne suis pas venu comme unqui disait j’ai vu j’ai vaincu je suis venu comme Gaspardqui n’avait ni père ni mère je n’annonce que mon naufrage

à ceux qui ont péris en mer »

© 

Et l’amertume qui exacerbe la succulence et la lumière des fruits volés :

« alors il faut allervers le pays d’enfancetoujours recommencémais jamais découvert »

Et la fantaisie de l’absurde :

« le vieux gaucho le gaucherm’attrape avec son lasso mon oncle de la pampaaimait Gloria Lasso il l’épouse elle n’a pasla main cavalière mais l’or du Monomotapavaut les fleurs du mois de mai »

Et le beau miroitement des mots ordinaires qui emportent le secret du visible :

« Hassenforder Abdel KaderZaaf drôles de ziguesje vous aime comme des frèressi véloces lointains jumeaux moi je suis né sous les ormeauxEt mon vélo de Hollande estnoir comme l’un de vous l’estmais nous sommes gris tous les troisdécidés à ne pas filer droit ma mère hélas la pauvre ne voulait pas voir son fils aimer tant lescyclistes drôles et patibulaireslanternes rouges cancres de ferlors j’ai joué la fille de l’air »

Incliner aux enivrements, le vin et les caresses, avec le risque de se noyer en voulant saisir le reflet de la lune dans le fleuve, comme il en arriva malheur au poète chinois :

« j’aurai longé les bois de lisière en lisièreje nourris éperdu le besoin de me perdreen adorant le sourire aveugle d’Hécatej’assemble dans l’été les vitraux de l’hiverafin d’y recueillir la mémoire des spectres »

© 

Il a ses compagnons de route. Les « veilleurs » des longues nuits au bord du précipice. Les solitaires des contrées foudroyées où brillent plus hautes les étoiles de glace. Il se repère aux traces obscures qu’ils ont laissées. Antonin Artaud : « immortel dans la ménagerie de ton corps/l’écho des cordes cassées dure encore » Et Armen Lubin : « ne trouve refuge ni sous la pierre/ni dans la mémoire du vent » Et Yves Martin : « tu disais pour nourrir mes chats/je reprendrai le premier train » Et Georges Perros : « elle ne fut pas de ce monde/et dans quel autre la chercher ? » Et Jean Follain : « et le vent bat les vitres/que la servante aimée/plus jamais n’ouvrira »

Depuis La pluie à Rethel (Luneau Ascot Editeurs pour l’original, 1982, repris à la Table Ronde dans « la petite vermillon », 2002), Jean-Claude Pirotte nous prévient : « Je n’ai jamais réussi à mettre de l’ordre dans ma vie, ou mes vies, et ce n’est pas aujourd’hui, où j’essaye d’en agencer des bribes, que je réussirai » tout comme « A l’écoute de la pluie, à la découverte d’un corps que seule peut-être la pluie rêve, j’apprends ce qui est impossible ».

Parmi une œuvre maintenant abondante, d’une quarantaine de volumes, la poésie est une présence tenace, qui fait incursion dans les romans, récits ou chroniques eux-mêmes. Et ce commentaire, qu’il fait au Rimbaud d’André Dhôtel, le concerne directement : « ailleurs, en avant, dans sa « logique » de ruptures et de lumières soudaines qui nous échappent. Sa démarche essentielle n’est ni évolutive ni utopique. Elle est une méthode appliquée au bouleversement, au rajeunissement des époques. Elle est « comme un second regard sur le monde ».

Ardennes d’ardoise et des zones frontalières, « chaque soir près du ruisseau dans le pays d’autrefois », où le ciel se chagrine et s’éblouit, les chemins et les aubes, boire et boiter, suivre le mur de l’infini… Ou Catalogne des escapades abreuvées.

Aujourd’hui, Jean-Claude Pirotte vit en Arbois, dans l’amitié des vignerons. Ecrivain, poète de la difficulté d’être, il se présente toujours à hauteur de visage. Il rend la vie à son arrachement et la beauté à ses saisons mortelles.

« il y a toujours ce vieux chien galeuxqui passe à la même heure seulet qui semble trembler de peurne vois-tu pas comme il te ressemble mais tu ne vois rien tu as le nez en l’airtu rêves que les paroles d’amour s’élèventautour de toi parmi de frais parfums

comme si tu baignais dans la clarté des jours »

Jean-Claude Pirotte, Le Promenoir magique et autres poèmes, 1953-2003, La Table Ronde, 2009

En collection de poche:

Mont-Afrique, Folio/Gallimard 3563

La Pluie à Rethel, La petite vermillon/La Table Ronde 158

Un été dans la combe, La petite vermillon/La Table Ronde 13

La Légende des petits matins, La petite vermillon/La Table ronde 74

A la Table Ronde, en particulier :

Cavale, roman - 1997

Il est minuit depuis toujours, chroniques et journaliers -1993

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