Billet de blog 19 juil. 2009

Vienne que pourra

Mann ohne Eigenshaften... Homme sans qualités. Homme sans qualités particulières. Homme sans particularité qualificative...

françois périgny
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mann ohne Eigenshaften... Homme sans qualités. Homme sans qualités particulières. Homme sans particularité qualificative...

© 

Comment aborde-t-on un monument inachevé ? Par son inachèvement, justement, sans doute. Par le fait que, commencé à l'aube du XXème siècle, le roman de Musil trouve encore un écho puissant au début du XXIème... Par sa précision même? "Fondez, au nom de Sa Majesté, un Secrétariat de l'Âme et de la Précision". Cela aurait certes évité au narrateur une certaine "confusion des sentiments", une buée obscure autour des relations qu'il entretient avec sa soeur (mais est-ce seulement sa soeur ?)... Mais cette précision, qui inaugure le roman, lui a - "quand même" - permis de venir directement à cette "modernité" qu'il pressent : "La communauté qui vient" est celle de l'homme sans qualités particulières.

" I. D'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit."

"On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique ; elle se déplacait d'ouest en est en direction d'un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l'air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l'anneau de Saturne, ainsi que nombre d'autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu'en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l'air avait atteint son maximum, et l'humidité relative était faible. Autrement dit, si l'on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c'était une belle journée d'août 1913."

Août 1913, à Wien, Autriche, capitale "König und Kaiser", centre mondial de la Cacanie. Un an (on sait compter !) exactement avant août 1914 (on se souvient). Mais Robert Musil n'est pas Alexandre Soljenitsine. Robert Musil est sujet de Sa Majesté Roi et Empereur, Empereur et Roi, on ne sait plus trop dans quel ordre, de cette essai d'union des peuples de la Mitteleuropa, dans ce Reich de l'Est. Le Reich étant quelque chose comme un "règne", un "pouvoir protecteur"; le pouvoir de Grand Papa, qui a beaucoup d'argent, et beaucoup d'influence.

Mais surtout - on ne fera pas la liste exhaustive : de Freud à Einstein, Kafka, Karl Kraus, Kokoshka, Klimt... tant et tant. Les joyaux du Ring, qui n'est ni ce gros gâteau à la crème élaboré par l'Allemand Wagner, ni l'improbable couronne (laquelle ? Royale, ou Impériale ?). Non. Le Ring c'est ce boulevard qui ceinture la Vienne centrale, centre du centre, un anneau doré, en quelque sorte, qui unit et isole. Les Parisiens des Maréchaux connaissent.

Dommage, pour le "Ring" : nous ne pourrons faire d'incursion au Prater, ni sur le Vieux Danube, ce bras mort où le peuple canote avant "la saucisse et la bière". Nous resterons enfermés dans ce cercle, obligés d'affronter la première difficulté.

Mais avant d'aborder la première difficulté, pour se mettre en perspective, les denières notes de Robert Musil, dans l'inachèvement (p. 1032 de l'édit. "poche" Points, Seuil.) :

"Les possibilités de réorganisation auxquelles songe Ulrich (le "héros" sans particularité)* sont :

1) Remplacer l'idéologie close par l'idéologie ouverte. Trois bonnes vraisemblances au lieu de la vérité, un système ouvert.

2) Donner pourtant à l'idéologie ouverte une loi supérieure : l'induction, comme but.

3) Prendre l'esprit comme il est : quelque chose de jaillissant, de florissant, qui n'aboutit jamais à des résultats fixes. cela conduit finalement à l'utopie de l'autre vie.

Supplément : A partir des chapitres du journal, l'utopie de la vie motivée et l'utopie de l'"autre état" vont vers leur liquidation. Reste en dernier (l'ordre de succession étant inversé) l'utopie de la mentalité inductive, donc de la vie réelle ! C'est sur elle que s'achève le livre."

Et le livre s'achève ainsi. Peut-être le 15 avril 1942, au matin, le matin de la mort de Robert Musil.

© 

Mais : Der Mann ohne Eigenshaften, qu'en est-il ?

Quelque part, en un lieu que je ne retrouve pas, Philippe Jaccottet, poète attentif aux mots, Suisse parfaitement bilingue (au minimum), fait état de sa difficulté à traduire le titre. Il en a discuté autour de lui. Certains penchent pour "L'homme sans particularités". D'autres pour "sans qualités particulières". Il finit par choisir "sans qualités". Sans doute est-ce la condition d'une lecture, en 1952. Peut-être une question de simplicité, et d'euphonie.

© 

Mais quand on sait tout ce que ce roman aborde, effleure, et induit, toutes les tourmentes qu'il a traversées dans son inachèvement. (Et les "géniales intuitions" dont il est traversé : il s'ouvre, par exemple, sur la question de la vitesse et de l'accident, par un accident de voiture automobile. En 1913. Il pressent la catastrophe. (Robert Musil est ingénieur de formation, comme Paul Virilio.) Il pressent le destin du "sport", comme nous le voyons pratiqué physiquement, économiquement et politiquement aujourd'hui. Il pressent beaucoup de choses, comme en ce long procès autour du "mal", et comme l'indique clairement le sous-titre du tome II : Troisième partie : Le Règne millénaire. Les criminels. Mais là, en fait, il ne s'agit plus de prescience,mais de lucidité.)

Quand on sait tout cela, on aura compris que le choix d'une "trahison" (pour traduction, comme dans "traduttori , tradittori") est tout sauf "innocent". Tout sauf innocent, aussi et surtout, le titre même.

"Pseudonyme"

"Toute plainte est toujours plainte à propos du langage, de même que toute louange est avant tout une louange du nom. Tels sont les extrêmes qui définissent le domaine et la compétence de la langue humaine, sa maniére de se référer aux choses. La plainte commence là où la nature se sent trahie par la signification ; là où le nom dit parfaitement la chose, le langage culmine dans le chant de la louange, dans la sanctification du nom. La langue de Walser semble les ignorer toutes les deux. Le pathos ontothéologique (aussi bien dans la forme de l'indicible que dans celle - équivalente - d'une capacité d'énonciation absolue) est resté jusqu'à la fin étranger à son écriture, toujours en porte à faux entre une "chaste imprécision" et un stéréotype maniériste."

Giorgio Agamben, dans La communauté qui vient (1990), parle ici de Robert Walser, pas de Musil. Mais il pourrait parler ainsi de Der Mann ohne Eigenshaften, pour se dévoiler lui-même, un peu.

"Le statut sémantique de sa prose coïncide avec celui du pseudonyme ou du surnom. C'est comme si chaque mot était précédé d'un invisible "soi disant", "pseudo", et "prétendument", ou suivi (comme dans les inscriptions tardives où la parution du surnom marque le passage du systéme trinominal latin à celui uninominal du Moyen Âge) par un "qui et vocatur...", comme si chaque terme élevait une objection contre son propre pouvoir de dénomination."

Agamben parle d' épuisement de la langue :

"La méfiance petite-bourgeoise à l'égard du langage se transforme ici en pudeur du langage vis-à-vis de son référent. Celui-ci n'est plus la nature trahie par la signification, ni sa transfiguration dans le nom, mais est ce qui se tient - non proféré - dans le pseudonyme et dans l'espace entre le nom et le surnom. La lettre à Rychner parle de ce "charme qui consiste à ne rien proférer de manière absolue". "Figure" - autrement dit, précisément le terme qui dans les lettres de saint Paul exprime ce qui trépasse face à la nature qui ne meurt pas -, tel est le nom qu'elle donne à la vie qui naît dans cet écart."

Mais quelle est cette "communauté qui vient" (est déjà advenue)? Nous en parlerons plus tard, si vous le voulez bien. On peut, en attendant revoir Habla con ella et Volver, d'Almodovar, histoire de déplacer le cercle, le même, ailleurs. On peut voir ces films sous la bienveillance de Gershom Sholem, qui sait ce que déplacer veut dire...

* c'est moi qui le précise.

Robert Musil, L'Homme sans qualités, Points Seuil, 2 tomes, traduit de l'allemand par Phillipe Jacottet.

Giorgio Agamben, La Communauté qui vient, Seuil, 1990.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Inflation : les salariés, éternels dindons de la farce
Avec la poussée inflationniste, les salariés sont sommés d’accepter un recul de leurs revenus réels pour éviter l’emballement des prix. Mais lorsque les prix étaient bas, les salariés devaient accepter la modération salariale au nom de l’emploi. Un jeu de dupes que seules les luttes pourront renverser. 
par Romaric Godin
Journal
Électricité et gaz : les salaires mettent le secteur sous haute tension
Appel à la grève dans le secteur des industries électriques et gazières, le 2 juin prochain, pour réclamer des revalorisations de salaires indexées à l’inflation. Chez RTE, gestionnaire du réseau électrique français, un mouvement social dure depuis déjà depuis treize semaines.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Nouveau gouvernement : le débrief de Mediapart
Premier conseil des ministres du deuxième quinquennat Macron ce matin, marqué par l’affaire Damien Abad. Émission consacrée donc à notre nouveau gouvernement et à la campagne législative de ceux qui n’en font plus partie, comme Jean-Michel Blanquer, parachuté dans le Loiret.
par À l’air libre
Journal — Écologie
Planification écologique : le gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Déblanquérisons l'École Publique, avec ou sans Pap Ndiaye
Blanquer n'est plus ministre et est évincé du nouveau gouvernement. C'est déjà ça. Son successeur, M. Pap Ndiaye, serait un symbole d'ouverture, de méritocratie... C'est surtout la démonstration du cynisme macronien. L'école se relèvera par ses personnels, pas par ses hiérarques. Rappelons ce fait intangible : les ministres et la hiérarchie passent, les personnels restent.
par Julien Cristofoli
Billet de blog
Recrutement enseignant : une crise des plus inquiétantes pour l’avenir de l’école
La crise de recrutement enseignant atteint cette année un niveau largement plus inquiétant que les années précédentes dont les conséquences seront gravissimes pour le service public d’éducation. Elle témoigne, au-delà de ses dénis, de l’échec de la politique de Jean-Michel Blanquer.
par Paul DEVIN
Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Ndiaye et Blanquer : l'un compatible avec l'autre
« Le ministre qui fait hurler l'extrême droite », « l'anti-Blanquer », « caution de gauche »... voilà ce qu'on a pu lire ou entendre en cette journée de nomination de Pap Ndiaye au ministère de la rue de Grenelle. Beaucoup de gens de gauche qui apprécient les travaux de M. Ndiaye se demandent ce qu'il vient faire là. Tentons d'y voir plus clair en déconstruisant le discours qu'on tente de nous imposer.
par Jadran Svrdlin