Laëtitia, Ivan Jablonka, Points, 2016.

"Laëtitia Perrais avait 18 ans et la vie devant elle. Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, elle a été enlevée. Puis tuée. Par la vague d'émotion sans précédent qu'il a soulevé, ce fait divers est devenu une affaire d'état". Voilà un extrait de ce qu'on peut lire sur la quatrième de couverture.

"Laëtitia Perrais avait 18 ans et la vie devant elle. Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, elle a été enlevée. Puis tuée. Par la vague d'émotion sans précédent qu'il a soulevé, ce fait divers est devenu une affaire d'état". Voilà un extrait de ce qu'on peut lire sur la quatrième de couverture. Si je me pose les questions, avant de l'acheter, pourquoi lire un tel livre, pourquoi écrire un tel livre, ce ne sont pas les "pourquoi" d'une curiosité un peu malsaine qui doivent en guider la lecture, mais bien le "comment", car c'est d'une méthode et d'un regard que nait l'importance de ce livre.

Jablonka le dit lui-même, c'est un livre d'historien. Pourquoi un historien s'intéresse-t-il à un fait divers?

Il plaidera lui-même en faveur de sa démarche devant le premier témoin crucial qu'il lui faut rallier, le procureur de la république qui a instruit l'affaire: " (...)mon livre porte aussi sur un pays, une société, la justice au XXIème siècle."p.247.

Et c'est toute notre époque qui est mise en perspective soudainement dans ce livre, à l'aune de ce qu'on appelle "un fait divers", les éléments d'un puzzle disparate, que nous avons du mal à cerner, dont nous oublions les éléments qui sont pourtant sous nos yeux, que nous mélangeons, qui se bousculent et finissent par devenir indistincts, ces éléments sont classés, ordonnés, minutieusement répertoriés et décrits avec simplicité, dans un souci de clarté, non de démonstration, même si les commentaires personnels ne sont pas rares, et la sensibilité de l'auteur, à l'encontre de, ou envers certaines personnalités du "dossier" est souvent affirmée explicitement. L'émotion n'est pas absente, elle parcourt tout le livre et nous saisit, mais c'est une passion élargie, ce ne sont pas les victimes, ou les délinquants criminels qui nous la procurent, c'est l'ensemble du genre humain qui s'éclaire à son contact, c'est notre rapport à l'autre, à la vie, à la mort, à la justice, à la peur qui sont interrogés, de l'émotion, Jablonka tire réflexion et nous fait passer du singulier au collectif, de l'insolite à l'universel. Dans son récit, l'écrivain Jablonka réussit le pari esquissé par Balzac, il dresse le procès verbal de la société, et c'est en historien qu'il nous dessille, nous procure une méthode d'analyse, nous éloigne des raccourcis et des simplifications, du manichéisme et des jugements péremptoires, rétablit l'intégrité des personnes et le sens des institutions, fait véritablement oeuvre d'éclaireur. Tout comme l'avocate de la partie civile dont il dresse le portrait admiratif et sensible, il est à la fois "insider" et "outsider", toujours à la bonne distance, celle qui lui permet d'éviter les ambiguïtés d'un discours partial sans taire sa sensibilité avec la plus grande honnêteté. Ses partis-pris d'écriture, loin de la sécheresse d'un essai, ou d'un impressionnisme littéraire épousent la rigueur de l'esprit méthodique qui cherche à comprendre, chemine patiemment dans les faits et les agence pour les faire parler, se répondre, se confronter. La grande force du livre est dans la confrontation des points de vue qui ne verse jamais dans le relativisme. C'est un grand livre de littérature, quand la littérature éclaire de sa lumière le petit bout de monde qu'elle arpente.

Laëtitia par Jablonka

 

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