Regarder l'océan, Dominique Ané

Dominique Ané, « Regarder l’océan », Stock la forêt, 2015.

 

Dominique Ané, c’est Dominique A., chanteur doux et profond de mélodies entêtantes aux textes mélancoliques et âpres, presque sauvages. Dans ses chansons on retrouve toujours un peu de soi, peut-être y met-il beaucoup de lui, peut-être les images, les sensations suspendues de ses textes ont-elles un pouvoir évocateur particulier. Ces rivières qu’on suit dans Close West*, ce sont tous les cours d’eau, toutes les routes de notre jeunesse, la vipère tapie au détour d’un bosquet, c’est notre ortie dans le cœur, où qu’on soit, d’où qu’on vienne, cette ortie des jeunes années, des premiers espoirs, des premiers dangers, des premières amertumes. Plus tard dans la chanson, un refrain appuyé avec une sorte d’angoisse dans la voix : « Je ne sais pas le nom des arbres » et c’est la peur de ne pas être à sa place, de pas trouver sa place qui sourd, tandis que la route s’ouvre devant soi et qu’on s’élance vers l’inconnu. Vertige.

Dominique A. chante des instantanés, polaroids aux couleurs délicatement fanées d’un passé proche et lointain à la fois dont les sensations se précisent, intactes, à mesure que les contours disparaissent. Il chante « le geste retenu », « le faux mouvement », le pas de côté, la voix dans le dos, l’air dans les cheveux, « l’odeur de l’ensilage sur les fringues en soirée »… Des odeurs, des souffles, des ombres traquées dans les moments importants ou les étapes minuscules de la vie, car on ne sait jamais s’il en est de l’un ou de l’autre… Des moments perdus, que la chanson retrouve. On est dans ce présent suspendu, un temps retrouvé, à la fois vierge et traversé d’émotions, tendu dans le vibrato discret de la voix.

Ceux qui aiment ses chansons apprécieront le petit livre autobiographique : « Regarder l’océan » qui vient de paraître. On y retrouve sa langue poétique et précise qui dit l’insatisfaction, la retenue, le trouble et l’inquiétude :

« Maintenant le jour se lève, et je n’ai pas bougé. J’entends la rue s’animer, et regrette le silence, que seule ma radio contrariait. Il va me falloir agir, justifier ma présence en ce monde. Je retarde le moment de quitter la table, d’installer les couverts et d’aller réveiller ma compagne et mon enfant.

Je redoute alors ce vertige qui me prend parfois, le sentiment de vide que j’éprouve en me relevant. Cette insatisfaction. » p10.

Ceux qui ne le connaissent pas entreront comme par effraction dans son univers intime habité par le vertige de celui qui cherche à retrouver l’enfant en lui et à l’apaiser. Au travers d’une succession de moments qui émergent de sa mémoire, Dominique Ané raconte les premières fois, dessine les lieux et les êtres qui ont jalonné sa route, paysages intérieurs incrustés dans la géographie du petit provincial entre deux mondes, entre deux temps celui du présent et de l’avenir. Il raconte l’espace en creux, les interstices, les « presque » qui ne comblent jamais complètement le vide. Et  la rencontre avec la musique, pleine, entière, dans laquelle il entre comme dans une église « En new wave » : « J’ai treize ans, et j’entends un jour une chanson qui suspend l’instant. Moi qui pensais que les disques de mes parents suffisaient, je découvre que j’attendais cette musique, ce son, traversé par une voix d’enfant perdu : j’ai l’impression de connaître cet enfant. Je pense à Meaulnes,  dont je viens juste de lire le récit, qui avance sur le chemin le menant au château des Galais, vers la fête étrange qui changera sa vie ». p35

Pour tous ceux qui ont l’impression de connaître cet enfant.

Close west, album Vers les lueurs, 2012

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