Douce ouverture, éclats de Dargent

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Grégory Dargent
est compositeur, arrangeur, oudiste autodidacte, photographe, chef de band(e)s et fils de militaire. Grégory Dargent est un habitué des Suds, à Arles, il est un de ces artistes hors normes dont le festival, à travers les années, aime à mettre en relief le parcours. Le sien, brasse aussi bien les musiques savantes que populaires, d’ici comme d’ailleurs.

Hijaz’car, le groupe de musiciens surdoués et sans frontières dont il conduit la destinée, est accueilli pour la première fois en 2002. En 2008, il dirige la création Les Cavaliers de l’Aurés, construite autour de la voix incomparable de la chanteuse algérienne Houria Aichi. Cette année là, Grégory Dargent rencontre Manu Théron (Gacha Empega, Chi Na Na Poun, Lo Cor de la Plana) et 7 ans plus tard les deux hommes, accompagnés du percussionniste Youssef Hbeish, présentent Sirventès, un répertoire autour de chants contestataires de troubadours. En 2018, les Suds, s’associent au projet multimédia H, celui-ci est présenté sous forme de concert-projection durant les Rencontres de la Photo, événement complété par une carte blanche offerte à Grégory Dargent. H est né du désir de cerner la poésie plutôt noire qui plane dans cette zone du Sahara au Sud Est Algérien où eurent lieu, dans les années soixante, des essais nucléaires français. Le choix de ce sujet n’est pas étranger au fait que le grand-père, le père et l’oncle de Grégory sont militaires et que son père a servi en Algérie. Le musicien se défend d’avoir voulu traiter l’affaire de façon politique ou de laver du linge familial, il désire plutôt apporter son regard sensible et sans jugement sur ce sujet lourd, devenu intime. Sur la scène de la Cour de l’Archevêché, ce lundi 9 juillet, il évoque rapidement cette démarche en introduction à la soirée. Il souligne la douceur transmise par les autochtones sahraouis lorsqu’il est venu réaliser ses clichés. C’est cette douceur qu’avec ses invités il veut mettre en avant.

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 De gauche à droite : Manu Théron, Awena Burgess, Jeanne Barbieri, Clotilde Rulaud, Piers Faccini, Anil Eraslan, Wassim Halal et Grégory Dargent.

À 21H30, le démarrage se fait en trio avec les deux complices de H : Anil Eraslan au violoncelle et Wassim Halal aux percussions. Mais Gregory brise le silence seul avec son oud. Il fait naître la tendresse cachée de cette fin du jour, crée un moment d’apesanteur auquel le violoncelle vient donner un peu de corps puis que les percussions nourrissent d’ un rythme simple. Peu à peu le son s’élargit. L’archet fait enfler le murmure des cordes. Quelques vibrations bruitistes s’échappent de l’appareillage electro- acoustique des instruments. Sans que l’on s’en aperçoive vraiment, le trio a pris son élan. La cadence augmente et le reste de la troupe monte sur scène Manu Théron est le premier à offrir sa voix. C’est La cieutat dei fous, le morceau d’introduction de l’album Sirventès. Ce soir le Marseillais bénéficie de l’enrichissement d’un chœur de luxe, formé par les autres invités de cette carte blanche. Clotilde Rulaud, Jeanne Barbieri, Awena Burgess et Piers Faccini, tous ont un jour ou l’autre croisé l’imaginaire de Grégory Dargent et tous, à l’exception de Jeanne Barbieri, animent un masterclass pendant la semaine du festival.

À l’occitan succède l’anglais. Piers, guitare en main et chant en liberté, réveille aussi avec Beloved des serments de troubadours. Là aussi la douceur domine. Gregory fait la liaison, son jeu prend de la dynamique, évoque l’histoire de l’instrument, mais surtout rend grâce à l’instant. Dans le calme, un accent électronique appuie l’expression, transforme le passé en futur. Dans l’après midi Manu Théron nous avait confié qu’il trouve passionnant le travail de Gregory sur le oud : Il prend des bribes dans des modes turcs, arabes ou orientaux et sans les dénaturer, les réaménage en fonction de son imaginaire. Lors du Salon de Musique qui lui était consacré ce même jour, Grégory Dargent a avoué au journaliste marseillais Stéphane Galland que cette pratique, qui transgresse les règles est souvent critiquée par les connaisseurs occidentaux, mais tolérée, voir encouragée par les oudistes respectés qu’il a pu rencontrer sur les terres naturelles de l’instrument.

Jeanne Barbieri fait sonner sa voix claire sur Ô dear, Awena puis les autres chanteurs la rejoignent. Le chant semble ancien, mais sa structure est libre, contemporaine. A nouveau la musique d’hier regarde son miroir actuel, puis capte le reflet de son lendemain.

Dans le souffle, Piers caresse le silence en français. Son Oiseau prend son envol, se pose à terre sautille, la guitare du chanteur anglo-italien, le oud et le violoncelle le suivent à pas feutrés. Une fois le sensible volatile reparti, Piers s’éloigne de scène le temps de la prochaine pièce.
Ensemble, les trois chanteuses nous montrent la direction de l’est. Leur chant pourrait être un classique bulgare ou une polyphonie klapa croate. En dessous, le trio d’instrumentistes marque le rythme et au dessus les mélismes de Manu planent. Le mouvement est coordonné et vif, puis les voix atterrissent ensemble, laissant les instruments conclure le mouvement.

Enfin, autour de la voix de Manu Théron, les huit musiciens offrent une version ample de Farai un vers de dreit nien, un chant de Sirventès, écrit au XIème siècle par Guillaume d’Aquitaine. Clotilde, Jeanne et Awena ajoutent de la tension par des cantillations rapides. La guitare, le oud, le violoncelle et les percussions apportent de la densité. Cette conclusion prend un air de bouquet final pendant lequel l’euphorie des sens est en partage entre la scène et son audience.

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 Une lumineuse harmonie

Après un premier salut des complices, l’aveu par Gregory Dargent d’une conception éclair de la soirée et un hommage au travail militant du festival, il reste un rappel où chacun fait, tour à tour, un dernier don de sa lumière propre. Cet éclat joyeux reflète l’harmonie qui a dominé entre les musiciens et qu’ils ont su transmettre à chaque témoin de leurs ébats généreux.

Benjamin MiNiMuM

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