Les oiseaux de l’apocalypse

Aucelum, l’oiseau en provençal, symbole fort et éternel du rapport de l’homme à la nature. C’est le thème choisi par Rodín Kaufmann & Chloé Desmoisneaux pour une création pluridisciplinaire qui prend son envol ce lundi 8 juillet 2019 dans la cour de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie pour l’ouverture du festival Les Suds à Arles.

Aucelum, conte multimédia de Rodín Kaufmann & Chloé Desmoisneaux

Le roi Simurgh et le chasseur d’images © Chloé Desmoineaux Le roi Simurgh et le chasseur d’images © Chloé Desmoineaux

Bien avant

Il y a eu la rencontre entre un homme de musiques et une femme d’images, celle de Rodín et Chloé, voulue par SUDS, à ARLES et le fablab de l’École Nationale Supérieure de la Photographie. Ces deux acteurs culturels voulaient retenter le pari de faire naître une création réunissant leurs deux mondes. Deux ans plus tôt le musicien arlésien Henri Maquet et le plasticien Florent Di Bartolo avaient présenté Minotaures, où traditions provençales et innovations numériques s’étaient réinventées en festin pour les oreilles et les yeux.

Cette fois le choix du festival musical s’est porté sur Rodín Kaufmann, membre du Cor de La Plana, groupe polyphonique marseillais dont la carrière s’est épanouie à travers les continents. Fondateur du groupe UEI et du label Pantais (le rêve), à travers ses  projets  Rodín questionne l’expression poétique occitane à l’ère électronique. Le Fablab lui a proposé plusieurs artistes et son choix s’est porté sur Chloé Desmoineaux, jeune guerrière des arts numériques, poétesse du codage et du hacking. Le musicien est aussi séduit par son engagement de cyber-féministe ludique, capable de transformer un bâton de rouge à lèvres en contrôleur de périphérique informatique. Chloé est charmée par l’univers hybride du chanteur traditionnel futuriste. Après de nombreux échanges à distance, une résidence de dix jours et des ajustements personnels, ils se retrouvent dans la cour boisée de l’ENSP, ou écran et système sonore de multidiffusion vont porter leur message.

Chloé Desmoineaux © Benjamin MiNiMuM Chloé Desmoineaux © Benjamin MiNiMuM

 

Juste avant, les oiseaux sont déjà là.

Leurs cris s'élèvent et circulent de l’une à l’autre des six enceintes du dispositif, leur vol frôlant presque les trajectoires des spectateurs cherchant leur nid, sur un banc, un fauteuil ou à même les graviers. Sur l'écran les lettres du mot occitan Aucelum sont traversées par le passage céleste des animaux qu’elles désignent.

Les oiseaux, cette thématique portée dans le nom de naissance de la plasticienne ont permis aux deux artistes d'aborder sous forme de conte des problématiques liées à l'environnement, à la disparition des espèces, aux apocalypses passés et à venir.

Rodin Kaufmann © Benjamin MiNiMuM Rodin Kaufmann © Benjamin MiNiMuM

 

Pendant 

Alors que les cris d'oiseaux se métamorphosent en chants fantomatiques, Rodín nous prévient qu'après cette courte introduction, il ne parlera plus qu’en provençal, mais que tout va bien se passer.

Le conte qui suit est en trois actes. Le premier et le dernier sont basés sur des vers tirés de La Conférences des Oiseaux du poète soufi persan Farid al-din Attar qui raconte la recherche par trente oiseaux de leur roi, qui a survécu à trois fins du monde. Dans la version traduite en occitan par Rodín, le roi Simurgh est devenu reine.

Au centre il y a l’extrait de l’Odyssée d’Homère où Ulysse rencontre la magicienne Circé qui a transformé ses hommes en cochons. La traduction est celle de l’occitaniste Robèrt Lafont.

Sur l'écran des planches d'animaux volants préhistoriques, se mélangent aux trajectoires filmées d’oiseaux vivants. Une plage où les mouettes exécutent leur danse aérienne, se superpose à des dessins primitifs d’œufs multicolores. Des gravures de hérons, de flamants roses et d’autres espèces camarguaises se succèdent au bord gauche de la composition graphique.

Une ligne de basse lancinante donne le tempo aux pépiements et ululements et offre la mesure à Rodín dont la voix calme, parfois rehaussée de saveurs métalliques et d'échos mystérieux, poursuit son récit. Chloé, depuis sa palette graphique, orchestre la ménagerie volante. Le profil d’un oiseau bleu apparaît, disparaît, reparaît et laisse sa place à une mouette au flan orangé dont le plumage vibre au gré des variations des nappes synthétiques.

Dans un plan d'eau, deux flamants dansent, lentement. Dans un arbre la silhouette d’un oiseau fin picore sur une branche.

Un beat doucement hip-hop s’installe, des chants, qui semblent avoir parcouru les civilisations, tournoient, envoûtants, comme ceux de la magicienne Circé qui attira les marins grecs vers leur perte.

 

Un cygne, une cigogne, un hibou, un rouge gorge conjuguent leur charme en 24 images par seconde. Fixés sur une gravure des oiseaux disparus les accompagnent.

Aux deux tiers du spectacle, Rodín entonne un chant magnifique. La douce douleur de l’âme s’y glisse à travers les froissements étirés d’un effet électronique habilement programmé.

Sur l’écran de dos un peintre fait naître des oiseaux au bout de son pinceau. Le monde moderne s’immisce dans le conte sans âge. Un cacaotés urbain se bat avec une grille de métal, il s’en débarrasse, mais l’objet hostile sans cesse lui revient dans le bec. Un vautour tourne sur lui même en transparence au centre de la planche anatomique de son squelette. En haut d'un lampadaire, des vautours attendent. Attendent-ils la fin de notre civilisation pour en dévorer les entrailles ? Des mouettes hantent le hall en ruine d’un centre commercial où se dresse des escalators délabrés et inutiles.

Enfin une plume blanche et duveteuse, sans doute tombée d'un nid récent, vibre dans l'herbe au rythme du vent. Depuis longtemps l'homme semble absent.

Attendent-ils la fin de notre civilisation ? Attendent-ils la fin de notre civilisation ?

 

Après : Rodín et Chloé saluent, remercient les acteurs de leur rencontre et nous préviennent que déjà ils savent qu’elle aura une suite. Ils nous révèlent leur désir d’aller plus loin et de transformer les spectateurs en acteurs. Ils veulent développer des dispositifs qui permettraient au public d’intervenir directement sur les éléments multimédias.

Façon, peut-être, de symboliser la possibilité laissée à l’homme de lutter contre l’inéluctable et de tenter d’enrayer cette attirance morbide de nos sociétés vers l’apocalypse qu’elles semblent se préparer.

Benjamin MiNiMuM

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