Mario Batkovic, musicien sans frontières

D’évidence l’homme est accordéoniste, visuellement l’affirmation est imparable,mais en l’écoutant les yeux fermés on peut en douter. Dans la cour de l’Archevêché arlésien, pour le premier Moment Précieux de l’édition 2019, Mario Batkovic nous a propulsés bien au-delà des frontières auxquelles on restreint habituellement le piano à bretelles.

Mario Batkovic que le ciel interpelle © Benjamin MiNiMuM Mario Batkovic que le ciel interpelle © Benjamin MiNiMuM

Mario Batkovic n’aime pas les frontières, celles que l’homme pose au sol, tout comme celles qu’il impose à son esprit, les idéologies sont ses ennemies. Enfant, il a fui le chaos stupide qui s’installait dans sa Bosnie natale, emportant avec lui son patrimoine, un accordéon nourri de traditions locales, mais perméable aux autres vibrations pourvues qu’elles soient musicales.

 

Ce soir, il accueille le public d’un large sourire, le salue humblement. Il s’assoit et s’harnache de son imposant instrument. Déjà, le son de ces gestes est musique, on sent la vie parcourir les touches, les soufflets et les bretelles. De ses doigts il fait jaillir un souffle vital, un rythme cardiaque vivace mais sain. Il joue sur les fréquences, les soustrait, les additionne. Tout son corps suit le rythme imposé aux mécaniques. Il ressemble à un coureur cycliste qui vainc les cols et les montagnes, jouit des descentes et réveille les faux plats.

 

Comme il l’avouera plus tard au public, jeune, il se rêvait « guitar hero », mais en Bosnie il n’y avait rien d’autre que l’accordéon. Le sien dit-il, lui est tombé du ciel, ce fut un mariage arrangé, mais un mariage heureux. Lorsqu’il arrive en Allemagne on lui demande quelle est la musique qu’il préfère, il parle de pop des Balkans. On lui répond que ça ne vaut rien et qu’il faut écouter de l’électro. Il s’y plonge, l’apprécie ; en Suisse, on lui pose la même question, il parle de techno, on le contre avec du hip-hop. Ailleurs, d’autres brandissent le métal, et lui partout trouve son compte, additionne au lieu de diviser, s’initie aussi aux mystères de Jean-Sébastien Bach, du jazz ou de la musique minimaliste. Son instrument apprivoise chaque ingrédient. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas, ce compagnon docile n’est pas son maître, mais le véhicule pour cheminer vers la liberté absolue que permet la musique lorsqu’elle tourne le dos aux dogmes pour atteindre le céleste.

 

Mario accueille le public humblement © Benjamin MiNiMuM Mario accueille le public humblement © Benjamin MiNiMuM

Quand on ferme les yeux, on peut se retrouver projeté dans une cathédrale où tempêtent de grandes orgues. On les ouvre à nouveau et l'on se réveille dans un paysage alpestre où il déclenche des orages puis provoque des éclaircies.

Au troisième morceau il regarde les oiseaux et ses notes décrivent leurs volutes, leurs loopings, leur liberté, leurs rêves. Beaux joueurs, les volatiles modulent leur chant joyeux et l’accompagnent.

 

Il s’adresse au public pour lui avouer qu'il a perdu un bouton sur son clavier. Sourire aux lèvres, il confie sa peur, mais il joue. Sur ses touches, il imite le tremblement du poltron, rapidement l'harmonie d'un air tendre nous rassure sur la nature ludique de ses frissons angoissés. La musique est sereine, elle tutoie l'or du silence d'une mélodie translucide et apaisante. Il enchaîne sur une danse joyeuse qui éclot sur un parquet de bal de campagne, virevolte sur un dancefloor encombré, puis revient se recroqueviller dans de timides mais élégants cliquetis. Comme un enfant, content de son tour, il esquisse un sourire espiègle.

 

ll déclenche des orages et provoque des éclairicies © Benjamin MiNiMuM ll déclenche des orages et provoque des éclairicies © Benjamin MiNiMuM

Tout au long de sa performance, sans le moindre emploi de pédalier ou d'effets électroniques, tel un magicien des fréquences son accordéon ne cesse de muter. Il se transforme en orchestre à cordes, en trompette glorieuse, en beat machine ou émetteur de radio communication.

Il fait une pause pour boire de l’eau, explique son penchant punk que son lourd instrument empêche de s’exprimer. Il ne peut ni bouger, ni danser, ni boire de la bière et nous montre le seuil que sa nature anarchiste peut atteindre, en jetant la bouteille de plastique vide sur le plancher de la scène.

 

Il repart vers d'autres horizons limpides ou plus obscurs, aériens ou enfouis au centre de la terre. Sans saccade, il accélère ou ralentit, contrôle chaque vibration, chaque nuance de sa vélocité.

Comblé par le voyage, le public est conquis, comme avant lui Geoff Barrow, fondateur du groupe légendaire de trip-hop Portishead qui l’a accueilli sur son label ou les producteurs de jeux vidéos qui lui ont confié des passages de la bande son du blockbuster Red Dead Redemption 2.

 

Pour nous dire au revoir, Mario Batkovic revient  jouer un air fragile, tout en douceur vibrante, qu’à la fin, les yeux portés vers le ciel, il dédie à nouveau aux oiseaux, ces êtres aériens qui n’ont que faire d’aucune frontière.

Benjamin MiNiMuM

 

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