Les Voyages Surprises du projet Shinéar

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Le projet Schinéar

À l’ultra grave d’un bourdonnement résonnant dans la gorge de Maxime Vidal, répond le souffle tenu de l’accordéon de Denis Spriet. Quelques arpèges de guitare du premier esquissent une harmonie sur laquelle s’appuie le erhu de Li’ang Zhao qui fait jaillir une mélodie aérienne et élastique. Evoquant en un même élan la plénitude des steppes mongoles, une plainte balkanique et une rêverie chinoise millénaire, le projet Schinéar vient de prendre possession de l’espace sonore de la place Voltaire, en démontrant la richesse de son vocabulaire et la liberté de la grammaire employée.

Réuni depuis quatre ans, le trio s’est cristallisé à Villeurbanne, où ils étaient venus étudier en partant de point dispersés sur les cartes géographiques : Maxime de Béziers, Denis de Lille et Li’ang de Jining à l’Est de la Chine. Leurs aventures antérieures respectives ont favorisé le hasard de leur rencontre. Le chanteur, guitariste et percussionniste à visité la Sibérie, le Lillois a appris le chinois et Li’ang est passé de l’apprentissage de la trompette à celui de la vièle millénaire à deux cordes. Leurs belles différences se nourrissent autour d’heureux points communs, dont un appétit sans fin pour la découverte de musiques de traditions, de leurs techniques et de leurs imaginaires. L’imprévisible alchimie des êtres a posé le reste : les fondations d’une solide amitié.

Leur nom trahit leur curiosité. Schinéar est le lieu situé au Sud de la Mésopotamie où selon la Bible, les hommes et les femmes, unis par l’usage d’une langue unique, entreprirent la construction de la Tour de Babel, destinée à atteindre le ciel et tutoyer le divin. L’effondrement de l’utopie provoqua la multiplication des langages et des civilisations. Un champ de recherches inouï dans lequel Maxime, Denis et Li’ang puisent sans s’épuiser, prêts à tenter toutes les combinaisons et à croiser les techniques, en rêvant peut-être de recréer un peu de l’universalité initiale. Mêlant sciences acquises et stimulation de l’instinct, ils n’aiment rien tant que de se lancer ensemble et à corps perdu dans l’instant musical.

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Maxime Vidal

Formés à l’école de la manche, les trois jeunes hommes ont développé un art infaillible du dialogue avec le public. L’humour y a une grande place. Maxime, sur scène, lance un  « grand concours » au public : «  celui qui trouve qui de nous trois est d’origine asiatique gagne un disque. Je vous laisse réfléchir. » Pendant ce temps Li’ang se cache les yeux.  

Le morceau suivant est arménien, mais comme pour le reste du répertoire, s’y glissent d’autres accents, d’autres vérités. Les croisements sont incessants, sincères et spontanés. Leurs techniques sont hybrides, leurs élans inspirés. Dans leurs paysages les chevaux chinois croisent au galop une envolée lyrique venue du radif persan qui sans heurt tend la main à un rebetiko gréco-turc. Avec le projet Shinéar, on ne cesse de jouer à saute-continents, sans avoir à produire de justifications douanières. Dans une reprise de l’idole serbe Šaban Bajramović, peut s’immiscer un chant diphonique des steppes en prélude à l’interprétation d’un morceau antique découvert dans le répertoire de Jordi Savall.

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Denis Spriet

À étape régulière, surgit un mot d’esprit. Denis prend la parole : « On peut aussi vous proposer le répertoire de Carlos : Big Bisous... Li’ang poursuit : … ou de Johnny « Et l’on m’appelle l’idole des jeunes ».

Et l’on repart dans des promenades surprenantes. Un air de l’est asiatique évoque le coucher du soleil, et accueille des mélismes arabes. Aux climats contemplatifs succèdent des tensions réjouissantes.

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Li’ang Zhao

Le rythme jaillit avec ferveur des touches et du soufflet de l’accordéon, d’une grosse caisse frappée du pied droit de Maxime, coordonnée aux tintement d’un tambourin calé sous sa semelle gauche. Li’ang fait subir à son erhu des variations extrêmes, des enchaînements virtuoses à faire saliver le plus populaires des guitar-héros. Dans l’élan, le public est mis à contribution pour des claquements de mains plus ou moins sophistiqués. L’enthousiasme va grandissant. En fin de course, après dépassement du temps réglementaire, l’impossibilité de jouer un rappel, provoque un désenchantement palpable. Mais celui-ci est vite englouti devant la naissance du souvenir à chérir et de dialogues inédits à initier.

Texte et photos de Benjamin MiNiMuM.

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