Maison Centrale

Pour décrire une émotion, nous disposons d’un stock de mots grâce auquel nous croyons les reconnaître. Mais qu’en est-il d’une émotion à laquelle aucun de ces mots ne semble correspondre ? Une émotion inattendue, surprenante, indéfinissable ?

 

Depuis 1996, le Festival des Suds s’associe à la Maison Centrale et au Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation pour développer un programme d’actions artistiques autour des musiques du monde pour les détenus incarcérés. La maison centrale d'Arles accueille des détenus condamnés pour de longues peines. A chaque édition du festival, Suds invite des artistes de la programmation à les rencontrer sous la forme de concerts-conversations.

Ce moment apporte des émotions extraordinaires, parfois simples, d’autres fois complexes ou masquées, au-delà de la possibilité d’entendre de la musique et de rencontrer des musiciens. Elles s’expriment multiformes, volatiles, échappant au discours, singulières. Tous les participants sont concernés, les personnes détenues, au premier chef bien sûr, mais aussi les musiciens, les accompagnateurs, le journaliste présent et certainement les gardiens et même la Direction qui cette année était avec nous.

Le rendez-vous était fixé à 13h15 sur le parking. Les musiciens d’Arat Kilo arrivaient de leur côté en minibus. Par mesure de sécurité, il fallait utiliser un minimum de matériel et n’entrer dans les locaux aucune affaire personnelle ou susceptible de devenir une arme. En fait, seulement une pièce d’identité et, pour les fumeurs, les cigarettes et le briquet. Les règles sont posées : pas de torse nu et pas de contacts communiqués, une totale liberté en tout cas dans les échanges et la prestation.

Après le passage du sas de contrôle, c’est l’enfilade de couloirs et, chaque dix mètres, le franchissement d’une grille qui ne s’ouvre que quand la précédente est fermée. Direction le gymnase suffisamment grand pour accueillir huit musiciens et un slameur.

Arat Kilo est un groupe d’Ethio-jazz auquel s’est adjoint le slameur de Boston Mike Ladd. D’entrée le langage des corps parle. On sent de la tension dans les jeux de ballons que les musiciens échangent. Pourtant, ils ont déjà "expérimenté" ce type de situation à Fresnes, Fleury Merogis ou Grenoble.

Arrivent ceux du bâtiment A. Ils sont onze. Arat Kilo démarre et Mike, sans micro, s’installe entre eux. Il slame en anglais, déambule entre les chaises, se colle aux personnes qui ne le quittent pas des yeux. « Il était comme un poisson dans l’eau » dira plus tard Samuel le bassiste du groupe. Mike, enchanté et enthousiaste, aime ces performances. Et ça prend. On accompagne ses scansions des têtes, des mains et des pieds, captivés. On l’interpelle : « Avec ton accent, c’est sûr que t’es pas marseillais… », « Tu as le flow… » et en se tournant vers les autres : « Quel personnage ! ». Le feeling est bon. L’américain clame « Chez moi, c’est chez vous et chez vous c’est chez nous, il n’y a pas de frontière… » et, en répartie : « L’anglais que tu chantes je ne le comprends pas mais c’est du Molière ! ». L’intense émotion s’exprime par le plaisir qu’ils manifestent et dont ils jouissent pleinement. Trois d’entre eux slameront des textes écrits en cellule. « A cause de la caillasse, je me retrouve sur la paillasse ». Un autre prendra la guitare et interprètera « Hey Jude » des Beatles avec la section rythmique de l’orchestre. Les échanges qui suivront seront chaleureux, glissant doucement vers des conversations individuelles. Quand le groupe reprend, Mike se dit prêt à improviser quel que soit le sujet. Ça jaillit de plusieurs gorges : « la liberté ! » La séparation est difficile. Les musiciens se remettent illico au basket.

Suivent quelques minutes plus tard ceux du bâtiment B. Un autre groupe de dix-huit personnes, une autre histoire. Toute en retenue. Une attitude paradoxalement plutôt indifférente qui se veut suffisante sans se suffire, chargée d’émotions mises en suspens. C’est leur singularité qui aimante la rencontre. Et ces émotions, pour la plupart, s’expriment par le langage des corps. On accompagne discrètement la musique en pianotant sur les chaises. Mike, qui, là, utilise un micro, est en retrait. Chacun semble prendre ce qui se passe à son propre compte, comme une bouffée d’air frais, une émotion esthétique. La conversation est plus formelle. Des questions pragmatiques liées au quotidien des musiciens, compréhensibles et tout autant importantes. Personne ne slamera. Trois d’entre eux viendront, le lendemain, sur les lieux des concerts dans le cadre d’autorisations de sortie.

 

Anselme Koba

 

 

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