Alba Molina « parecía una flor de almendro »

La nuit n’est pas totalement tombée quand Alba Molina, toute de noir et blanc, entre sur scène

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Alba Molina et Joselito Acevedo © Stephane Barbier

Premier cante, « Dime », un des succès du couple mythique des années 70/80, Lole Montoya et Manuel Molina, sa mère et son père. Alba a choisi de chanter leur répertoire. « Le flamenco spirituel, sincère, profond de Lole y Manuel est difficile à interpréter. Je suis leur fille. J’ai beaucoup de pudeur et de peur à la fois. Quand mon père est décédé, mon corps m’a poussé instinctivement » partage-t-elle à l’occasion du salon de musique qui précède le concert.

Manuel Molina et sa compagne Lole étaient de ceux qui ont dépoussiéré le genre, à la barbe des puristes. J’avais découvert ce duo en descendant, alors, en Espagne, en achetant une cassette à la station-service de l’autoroute et en l’écoutant en boucle, enfermé comme un forcené dans le cockpit de ma Renault 5. Je ne connaissais rien au flamenco et le duo Lole y Manuel était un miracle. Aujourd’hui, j'affronte l'appréhension qui me saisit quand j'essaie de commencer à écrire : je suis inquiet à l'idée de ne pas trouver les mots pour dire ce qui doit être dit.

Troublant, Alba a les yeux de sa mère, mais ressemble beaucoup à son père. Sa voix n’est pas cristalline, angélique, comme pouvait paraître celle de sa mère. Mais joliment voilée et qui ne touche jamais aussi juste que quand elle entre dans l’émotion et le sentimiento. C’est un chant de tension, d’intensité. Au mitan du concert, dans une interprétation poignante de Todo es de color, son timbre se réchauffe. Sa texture, tant personnelle, semble se trouver au milieu d’un gué bizarre, quelque part entre sa mère et sa grand-mère La Negra. Le chant reste merveilleusement juste. Chaque morceau produit des émotions et des souvenirs uniques. Alba s’excuse, elle-même est troublée, submergée. La qualité du silence du public n’y est pas pour peu. Un silence cultivé, comme celui que l’on peut entendre dans les arènes de Séville. C’est un moment de communion partagé qui va culminer dans Nuevo día, « la plus belle chanson au monde » et la première du premier grand disque de Lole y Manuel qu’Alba va brinder (offrir) con un cariño especial à ses parents, puis dans Que nadie vaya a llorar, el día que yo me muera qu’elle refusait que son père interprète quelques temps avant sa mort. De son père, elle possède les clés mystérieuses du mode de vivre la musique qu’elle matérialise par deux mouvements en crochet de l’index et du majeur de chaque main. Le Tio Manuel, comme on l’appelait, avait créé un toque personnel pour jouer un compas lent, la guitare enlacée comme un naufragé à sa planche, le manche toujours pointé vers le ciel, étrange position verticale, et une poésie nouvelle et déchirante. D’ailleurs, José Acedo, qui accompagne Alba à la guitare, est un ancien élève du maestro, admirateur de la naturalité, de l’humilité et du rythme qui caractérisait sa façon de jouer.

Une fois encore, les SUDS nous ont offert un concert qui va, au même titre que Cesaria Evora, Rocio Marquez ou Silvia Perez Cruz, faire anthologie.

Anselme Koba

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