Refree au pays des étincelles

Le sourire d’un enfant devant ses jouets © Benjamin MiNiMuM Le sourire d’un enfant devant ses jouets © Benjamin MiNiMuM

Lorsque Raùl Fernandez Miro traverse la scène de la Cour de l’Archevêché, il porte sur les lèvres et dans les yeux le sourire de l’enfant qui retrouve enfin ses jouets. Ses trois guitares, ses pédales, ses effets et les chants enregistrés de ses amis l’attendent et ils vont bien s’amuser.

Des notes humbles s'égrènent, apaisées, elles caressent les murs gorgés du soleil quotidien, saluent les oiseaux et le jour qui bientôt s'éloignera.

Refree, dont le pseudonyme se réfère à son nom mais peut aussi se traduire par deux fois libre, prend la première des deux libertés. Il prend à contre pied sa réputation de musicien sauvage et de profanateur du flamenco, il démarre par une suite d'accords apaisés.

Les accents contemplatifs peu à peu s’effacent devant une cadence ample et joyeuse qui prélude une mélodie claire chantée en catalan. Entre deux séquences cristallines arrivent à la surface des échos de l'orage que le Catalan porte en lui. De brefs effets de larsen tenus en laisse, une bataille de notes d'harmonies rivales. La maîtrise de certaines suites accords ou l'usage d'une voix enregistrée d'un cantaor trahissent son engagement envers l’art flamenco, bien sûr contestée par les puristes.

N'est-il pas celui qui a accompagné les débuts de carrière des magnifiques Silvia Perez Cruz et Rocio Marquez et les débuts de l’égérie flamenco « trap », la si populaire Rosalia. Ces trois femmes qui marquent l’histoire actuelle du chant espagnol ?

Raül : « Anglais, français, catalan ou castillan ? « La foule « Espagnol ! » © Benjamin MiNiMuM Raül : « Anglais, français, catalan ou castillan ? « La foule « Espagnol ! » © Benjamin MiNiMuM

Ce premier jaillissement musical trouve conclusion au bout d'une vingtaine de minutes, noblement applaudies. Un premier échange avec le public lui permet de fixer le langage d'échange qui le pousse à nous parler en castillan, l’espagnol le plus partagé. Il empoigne une seconde guitare, une Gibson folk, dont il extirpe une mélodie inspirée de traditions américaines, chantée en castillan.

Raùl laisse éclater le chant viscéral d’el Bolita, gitan de 9 ans, venu spontanément présenter sa voix sur le tournage d’un documentaire où Raul, sa guitare et son magnétophone étaient présents. Le titre du film « Entre dos aguas ». est un hommage à Paco de Lucia et Camaron de la Isla, tout un symbole remis en perspective.

La performance enregistrée précède la mélodie qu’elle a inspirée à Raùl. Quand le chant du jeune gitan revient, il l’accompagne d’une voix volontairement fausse, jouant l’homme ivre, comme pour souligner la sagesse sans âge du jeune garçon.

La connivence d’un homme et sa guitare © Benjamin MiNiMuM La connivence d’un homme et sa guitare © Benjamin MiNiMuM

Raùl convie sa guitare électrique à venir démontrer leur ludique connivence.

Une introduction épurée et nostalgique, bientôt striée de résonances inattendues. Un dialogue s'instaure entre la lumière du ciel et le bouillonnement du monde souterrain d’où surgit la voix de Nino de Elche, qui a précédé son ami Raùl en 2017 dans ces mêmes lieux et circonstances.

Puis la Gibson s'énerve, tel un cheval sauvage trop longtemps retenu au poteau et fatigué de son harnais. Elle se cabre, hénnit , rue, produit des étincelles. Saturations, montée de décibels, riffs nerveux s’accumulent. L'énergie qui remonte du centre de la terre nous éblouit. Refree, une nouvelle fois s'est libéré .

Tel celui d’un prophète des limbes, le chant de Nino de Elche ressurgit pour compléter ce sacrifice des convenances et de l'ennui. Les cordes, le corps et l’esprit de Raùl crient haut et fort leur amour entier et sauvage au son, à la vie, à la liberté. Ils nous laissent en suspens, comme des enfants éblouis par l’instant magique et magistral, qu’il vient de nous offrir.

Benjamin MiNiMuM

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.