Désidération, création de Smith, Gaspar Claus et François Chaignaud

Dans la semi pénombre de la salle d’exposition du Monoprix arlésien où les Rencontres de la Photographie présentent le travail de Smith, photographe clé de la scène actuelle, un chien aboie comme il le ferait à la lune. Par Benjamin MiNiMuM.

François Chaignaud et Gaspar Claus au sein de la structure Komplex © ©B.M. François Chaignaud et Gaspar Claus au sein de la structure Komplex © ©B.M.
La création pluridisciplinaire, qui bientôt démarre, et l’exposition, qui l’abrite, portent le nom de Désidération. Dans l’une des vidéos présentées il est dit : « La désidération c’est ce sentiment d’avoir été arraché.e aux étoiles et d’en être toujours épris.e. C’est ressentir le désastre et penser que les étoiles pourraient être un tiers pour nous relier au monde, à ce monde endommagé auquel elles ont été soustraites. »

Smith est connu pour son travail sur la transformation des corps, son questionnement sur les frontières qui cloisonnent les genres, et par leur présentation dans des halos diaphanes, qui permettent à ses sujets de s’épanouir loin de toute crudité réaliste. Il leur offre l’éther de l’imaginaire, plutôt qu’une définition binaire. Ici, il élargit la question des frontières à celle du visible et de l’invisible, celle du vivant et de l’inerte, de l’humain et de l’inhumain. Mais surtout il tourne son regard vers le ciel et propose une réflexion sur la relation à renouer avec le cosmos, mais aussi celles du vivre ensemble, du politique et de l’écologie.

Selon leur propre terme, la rencontre de Smith et du compositeur et violoncelliste Gaspar Claus fut "un mariage arrangé". Il vient du désir des Suds à Arles et du Fablab de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie de poursuivre une collaboration entamée en 2018 qui consiste à mettre en contact deux artistes qu’ils soutiennent, un musicien et un photographe, dans l’espoir que leurs deux imaginaires puissent entrer en un dialogue fertile.

Dés leur premier rendez-vous Gaspar Claus et Smith constatent des fils relationnels communs, des parcours qui, à plusieurs reprises, ont failli se croiser et des questionnements poétiques et philosophiques qui scrutent le même point céleste. Les étoiles que, l’on ne peut presque plus distinguer de la terre. Cette architecture stellaire qui, pourtant porteuse de l’essence de la vie des hommes est absente de notre conscience, si ce n’est à travers un imagerie caricaturale à grand spectacle. Smith et Claus échangent aussi sur leur curiosité pour les expériences chamaniques, les états de transes qui projettent l’être humain de son état terrestre vers une conscience cosmique. Un mouvement, une transformation que les deux artistes vont imprimer dans leur mise en commun créative.

 

 © Ida Wa © Ida Wa

À l’époque, Smith déjà y travaille. Pour élargir la réflexion autour du concept de Désidération, il initie des échanges avec d’autres domaines. L’astrophysicien Jean-Philippe Uzan, l’écrivain Lucien Raphmaj ou le designer Mattieu Prat apportent leurs contributions. Une série de textes et d’idées émergent, auxquels Smith insuffle sa poétique et qui l’aide à développer une nouvelle mythologie.

Il réunit des photos dans un journal de bord, en crée de nouvelles à l’aide d’une caméra thermique qui retranscrit la chaleur des sujets captés plus que leur contour, l’essence de leur énergie davantage que leur apparence. Il questionne aussi des paysages ayant reçu la chute de météorites, collectent des chondrites, ces fragments de pierre qui ont traversé la couche atmosphérique.

De son côté, Gaspard Claus recherche des sons qui entrent en résonance avec ces idées et se marient avec son jeu de violoncelle. Cette partie des éléments réunis intervient alors François Chaignaud, personnage présent dans les photos de Smith, auquel le texte est confié et qui pourra incarner l’utopie esquissée lors de la performance.

Longs cheveux blonds bouclés, qui entourent un visage fardé ; vernis rouge au pied et métallique sur les longs ongles de ses mains, François Chaignaud murmure d’abord avec lenteur le texte qui narre la quête d’Anamanda Sin pour renouer le dialogue avec Levania, l’esprit du cosmos. François Chaignaud, chanteur, écrivain est surtout connu comme danseur. Là, allongé au cœur du vaisseau terrestre de métal et de néon “Komplex", micro en main, l’artiste est presque immobile.

Ce sont les mots qui par sa bouche s’animent, prennent et cassent des rythmes multiples, dessinent des figures sensuelles, plaintives ou nostalgiques, des psalmodies, des incantations, des prières, des aveux.

La tessiture de sa voix hybride joue elle aussi des genres. Prenant appui sur les mélodies lancinantes, les vibrations spatiales, les caresses d’archer du violoncelle. La musique évolue, prend peu à peu de l’élan et impulse les mots, chuchotés, scandés, chantés, lâchés qui suggèrent la course de météorites, cristallisent le temps et donnent vie aux personnages. Les nuances se multiplient, l’intensité augmente. Une métamorphose opère, la transe s’insinue puis s'accélère.

Smith filme la scène avec sa caméra thermique, captant l’expérience de cette quête pour transcender la nostalgie en un désir rendu à nouveau possible. Un autre matériau qui viendra enrichir une œuvre ouverte, une pensée pour les êtres d’aujourd’hui et de demain.

Gaspar Claus, Smith & François Chaignaud © ©B.M. Gaspar Claus, Smith & François Chaignaud © ©B.M.

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