«En un sens, déboulonner c'est plutôt sain»

Entretien avec Marc Ball, co-auteur de la série «Décolonisations» (2019, France. 3 x 52 min.) présentée dans le cadre des Projections Arte lors du festival Les Suds, à Arles.

Rencontre avec Marc Ball © Florent Gardin Rencontre avec Marc Ball © Florent Gardin
Où en sommes-nous des colonialismes ?

Le rapport à l’histoire coloniale est une question centrale pour l’Europe. Le colonialisme est un phénomène passé, un système politique et culturel fondé sur un régime d’exploitation, d’occupation des richesses dont les gens ont réussi à se débarrasser. Il reste des vestiges qui sont, aujourd’hui, des anomalies de l’histoire. Voyez, le PIB de l’Inde est de nos jours supérieur à celui de l’Angleterre, de l’empire colonial britannique. C’est aussi ce qui est en train de se passer en Asie et en Afrique. Le Nigeria en est un autre exemple. Sa place est en train de grimper dans le monde.

Mais l’Europe…

C’est peut-être le seul endroit où ce n’est pas réglé. L’Europe est restée dans le fantasme de l’Empire. La série des documentaires Décolonisations finit avec les combattants Mau Mau du Kenya. Le gouvernement britannique a, voici quelques années, présenté ses excuses aux vétérans révoltés et indemnisé les quelques dix-mille plaignants kényans reconnaissant par là l’horreur de l’administration coloniale.
Aujourd’hui le rapport à l’histoire est remis en question. A qui rendre hommage ? Qui glorifier ? Cette histoire n’a pas été décolonisée. Pour certains, la colonisation présente toujours des aspects positifs. L’"ancienne école" de l’histoire européenne reste fondée sur le racisme. La population française a changé, les descendants sont d’origines multiples. Célébrer Colbert ou Faidherbe est une incongruité détestable. L’histoire est différente, les "héros" ce sont Abdelkrim ou Lamine Senghor, des libérateurs que l’on suit de Bordeaux à Dakar. Pour cela, tous ces symboles du passé deviennent insupportables.

Faut-il déboulonner, alors, les statues ?

Il ne s’agit pas d’oublier l’histoire mais de la célébrer autrement. Ne plus renvoyer au passé colonial mais intégrer ceux qui ont contribué à la décolonisation. Pourquoi pas des statues de Lamine Senghor en place de celles de Faidherbe ? La question des statues est une question légitime. Elle est le fruit d’un trop long silence. Nous sommes mûrs pour changer cette histoire. La lumière, le savoir, l’intelligence pour dépoussiérer. En un sens, déboulonner, c’est plutôt sain.

Propos recueillis par Anselme Koba

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