Crimi, la vision d’un Sicilien qui n’est pas né là-bas

Le concert de Crimi le 14 juillet Place Voltaire à Arles nous a rappelé que la réalité de la nation déborde de la simple figure hexagonale et s’est enrichie des racines des enfants d’immigrés. Avec ce flamboyant quartet les mélodies, les rythmes et les émotions d’Italie du Sud dialoguent avec celles et ceux du raï algérien. Par Benjamin MiNiMuM

Brice Berrerd, Julien Lesuisse, Bruno Duval, CyrilMoulas © benjamin MiNiMuM Brice Berrerd, Julien Lesuisse, Bruno Duval, CyrilMoulas © benjamin MiNiMuM

Une batterie qui jamais n’hésite (Bruno Duval), une basse qui bouillonne de grooves (Brice Berrerd), une guitare (Cyril Moulas) qui trace des paysages enflammés, crépite ou décrit des envolées d’oiseaux fuyards, un chant et un saxophone alto (Julien Lesuisse) qui veulent arracher sa douleur à la terre et rassembler les peuples qui la cultivent. Crimi rocke, jazze, se nourrit de l’esprit de la Sicile en lui injectant l’engrais du raï.

Ce projet a jailli du cœur de Julien Lesuisse, chanteur et saxophoniste du collectif lyonnais Mazalda qui depuis 20 ans explore les sensibilités musicales du monde en y injectant une bonne humeur des plus groovy. Avec Crimi il va au cœur de ses racines et de ses passions.

Chi Ci Talia? © Tangui Le Cras

Comment est venue l’idée de Crimi ?

Je ne sais pas pourquoi mais je suis fasciné par le raï algérien depuis que j’ai 20 ans. J’avais la chance d’habiter à La Guillotière à Lyon où il y avait un magasin de disques  du Maghreb. J’ai acheté l’album Young Khaled et j’ai complétement plongé dans le raï. Ensuite avec Mazalda on a accompagné Cheb Lakhdar, qui est un super chanteur lyonnais. Après on a travaillé avec Sofiane Saïdi, on a fait le disque « El NdJoum » et nous l’avons accompagné à travers le monde. On a commencé à rentrer de plus en plus profondément dans cette musique, à en comprendre de mieux en mieux à la fois sa technique, les rythmes, les modes, mais aussi l’émotion, ce que ça raconte et où tu te places pour dire les choses.

Je suis d’origine sicilienne et depuis toujours je travaille les musiques du sud italien, la chanson napolitaine, la tarentelle calabraise, les chansons des Pouilles et bien sûr siciliennes. J’avais aussi de plus en plus envie de chanter, je l’ai toujours fait, mais jamais plus qu’une petite proportion d’un concert avec Mazalda ou la Squadra Zeus, un groupe de chansons du sud de l’Italie, basé à Chambéry. Ca me démangeais aussi d’écrire. Plus je comprenais de quoi parlaient le raï, mais aussi les chansons de Rosa Balistreri ou Orazio Strano, les grandes voix siciliennes, plus j’avais envie d’écrire. Ce sont des gens qui ne cherchent pas à faire un truc joli ou élégant, mais qui donnent une émotion brute. C’est ce qui est troublant dans le raï. La poésie que j’écris je vais la dire avec cette émotion. Du coup je me suis mis à écrire en sicilien. Et je suis super heureux car depuis que le disque de Crimi est sorti, plein de gens viennent me voir pour me dire qu’ils comprennent cette émotion et ce que j’essaye de raconter, pour moi ce n’était qu’un mouvement intérieur et ça me rappelle ce que j’avais senti du raï sans rien connaître de cette musique.

Qui sont les musiciens de Crimi ?

Les gens dont je me suis entouré, viennent de la soul du funk et du jazz, des musiques que j’adore aussi. Je n’avais pas trop de doute parce que la musique de Khaled par exemple, c’est aussi une forme de funk. Le raï a pu prendre de chaque nouvelles musiques venues d’Afrique, des Etats-Unis ou d’Anglettere, sans jamais perdre sa force particulière. Je n’avais aucun doute sur ce mélange là et j’avais trop envie de jouer avec Bruno Duval (IbrahimMaalouf, Guillaume Perret, Rhoda Scott…), Brice Berrerd (MNBigBand, Malik Mezzadrhi, Uri Caine…), Cyril Moulas Dee Dee Bridgwater, Bugge Wesseltoft, Imperial Tiger Orchestra…)

Mais ça sonne rock aussi ?
Je ne suis ni un grand connaisseur, ni un grand fan de rock, mais au bout du compte cet aspect rugueux de la Sicile, plus le coté funky avec de saturations sur les guitares ça finit par ressembler à un truc rock qui me parle. Mais les styles ce n’est pas du tout mon problème. Ce qui est important c’est que la musique soit vivante et corresponde à ce qui doit sortir de nous. Là, c’est suffisamment rempli pour que je sois heureux.  

Depuis quand réfléchis-tu à Crimi ?

Ça fait 4 ans que j’ai commencé à penser à ça et à écrire. Je ne parle pas couramment le Sicilien, mais je l’ai entendu toute ma vie dans ma famille et le comprends. Mais pour l’écrire, en saisir les subtilités et tout ce dont tu as besoin pour raconter des poésies ou des visions ça m’a pris énormément de temps. J’y ai travaillé chez moi avec des dictionnaires, des amis siciliens, des coups de fil à tout le monde pour savoir « comment on dit telle chose, "oui mais comment on le dit autrement, c’est presque ça, mais pas tout à fait… » Ça prend des plombes mais c’était incroyable de plonger vraiment à l’intérieur de cette langue. Je suis heureux car j’ai appris que le single Mano d’Oro est passé sur des radios à Palerme et Catane. Je pensais que j’allais recevoir des mails de siciliens me disant : « Mais qu’est ce que tu racontes ? », mais on dirait qu’ils comprennent, je suis tellement fier de ça ! Les langues ont vraiment une vision. Je ne parle pas du tout Algérien, mais avec Sofiane j’ai essayé d’écrire une chanson en Arabe. Je savais de quoi je voulais parler et j’avais d’abord écrit toute une chanson en français, mais Sofiane m’a dit ce n’est pas du tout une chanson de raï. Je parlais de quelqu’un qui du bord d’une rivière regarde les bateaux passer. Sofiane m’a dit : « En Algérie on n’est jamais au bord d’une rivière. On ne peut pas chanter ça dans du raï ! » Pour écrire une chanson de raï, il ne suffit pas qu’elle soit écrite en Algérien, ni même en Oranais, il faut qu’elle ai un point de vue qui colle. C’était passionnant de faire ça avec Sofiane et j’ai vraiment compris qu’il fallait aller au bout des émotions et pas seulement s'arrêter aux images que j’en avais. Je me suis beaucoup servi de ça pour les chansons de Crimi. Je me suis nourri de la façon dont les chanteurs siciliens s’adressent à leur public. Quand tu traînes à Palerme les gens ont un état d’esprit qui est différent. Personne n’est pareil mais il y a des choses qui se ressentent, dans le rythme général, dans l’émotion générale. Et c’est ce que j’essaye de chopper dans les textes.

Tu t’inspires et mets les paysages de cette région dans ces chansons 

Oui aussi, mais il y a surtout mon énorme fantasme de la Sicile. Ce n’est pas facile pour les générations qui l’ont quitté d’avoir envie d’y revenir. Ce n’est pas pour rien qu’ils en sont partis, c’est difficile d’y retourner et en même temps ça leur manque. Je le sais d’autres gens de mon âge ou de fils d’immigrés algériens. Nous, on fantasme sur ce que c’est on dit : « oui je suis français, mais je suis aussi sicilien » C’est plus simple pour moi que pour ma mère.

Tu y es allé souvent ?

Il y a avait un problème quand j’étais petit pour y retourner on arrivait pas à le faire. J’y suis beaucoup allé quand je suis devenu adulte j’avais tellement fantasmé. J'ai vécu dans une famille sicilienne, mais en France à toujours être trente pour manger, à chanter et hurler tout le temps. En grandissant je me suis aperçu que les gens ne vivent pas comme ça en France. C’est très sicilien. Et quand j’ai enfin été en Sicile, j’ai halluciné c’était encore plus incroyable que ce que j’imaginais. Dans mes chansons je parle beaucoup du vertige que ça me donne, comment j’ai envie de cette culture, de cette vie là. C’est la vision d’un Sicilien qui n’est pas né là-bas.

Crimi © benjamin MiNiMuM Crimi © benjamin MiNiMuM

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