Matinées Sudistes sous le signe sage et vibrant du Gamelan

Chaque année, durant sa semaine de festival, SUDS, à ARLES propose des stages de pratiques musicales, de danse ou d’art de vivre. Ils sont tous conduits par des pédagogues et artistes exceptionnels. Ils sont attendus avec impatience ou accueillis avec curiosité par les futurs élèves, qui généralement les prennent d’assaut et y recueillent un enrichissement artistique et humain unique.

 En 2019, pour la première fois, il était possible de s’initier à un instrument rare, le gamelan, sous la direction souriante d’Henri Maquet.

La classe de gamelan © Benjamin MiNiMuM La classe de gamelan © Benjamin MiNiMuM

 

Durant l’été et ses vacances, les écoles arlésiennes changent de vie. Certaines changent de peaux, le temps de travaux de rénovation, d’autres endossent des fonctions qu’elles ne pouvaient prévoir.
L’école du Cloître par exemple devient pendant une semaine, le lieu où se produit au jour le jour le festival Les Suds, à Arles. Techniciens du spectacle, administrateurs, attachés de presse, journalistes, producteurs et artistes hommes et femmes s’y croisent pour rendre réel ce rêve que tous partagent : Mener à bien ce temps suspendu lors duquel la musique et les arts deviennent les guides annuels d’échanges subtils et populaires, sources d’énergies positives qui porteront leurs fruits toute l’année à venir et souvent bien au-delà.

L’école Émile Loubet ne change pas tout à fait sa fonction naturelle, mais les transmissions de savoirs qu’elle accueille sont d’une toute autre nature que les matières définies par le ministère français de l’Enseignement.

Par exemple cette semaine, la danse Sévillane y est enseignée dans une classe réaménagée pour les besoins des figures, des pas et des mouvements de cet art espagnol du mouvement gracieux et symbolique. Dans une classe voisine, tout le mobilier a été enlevé pour pouvoir y installer un instrument extraordinaire et unique en son genre, un gamelan indonésien.

Ce jeudi matin, ils sont quinze adultes, disposés autour d’autant d'éléments de l'ensemble de gamelan, à écouter attentivement les conseils bienveillants d'Henri Maquet. Pour la plupart munis de baguettes, ils sont affairés autour de percussions de bois et/ou de métal. Les stagiaires sont plongés dans les vibrations bénéfiques du gamelan. Suivant les indications en temps réels, ils activent la brillance des lamelles de bronze, les dynamiques veloutées des tambours et les résonnances enveloppantes des gongs. Après chaque cycle musical, à chaque pause, ils changent de rôle et d’instrument, suivant les mélodies et gestes simples qui, leur ont été attribués individuellement. Ils forment alors un tout dont la force dépasse ce qu’ils avaient prévu.

Henri Maquet indique la marche à suivre au ketuk © Benjamin MiNiMuM Henri Maquet indique la marche à suivre au ketuk © Benjamin MiNiMuM

 

Henri Maquet, leur maître de stage, est multiple. Il est musicien, ethnomusicologue, auteur-compositeur et interprète, mais aussi animateur de rêves et de soirées, meneur de troupes libres en quête de sens et de sensations élévatrices. Aujourd’hui il s’est éloigné des instruments avec lesquels il jongle à travers ses différents projets, les flutes de roseau, le guitarrón et les voix du Polyphonic System avec Manu Théron, Ange B. et Clément Gauthier ou du récent Calendau avec un chœur de voix arlésiennes sur un texte du poète provençal Frédéric Mistral, ou encore les petites machines électroniques qui complètent son projet de solo Delta Sonic ou son duo en développement avec Emmanuelle Aymès, Butor Stellaris.

Aujourd’hui, Henri transmet joyeusement une pratique qu’il poursuit depuis une quinzaine d’années sur un instrument né à Yogyakarta sur l’île de Java, qui vit maintenant, sous sa responsabilité, le troisième chapitre de sa vie. Ce gamelan a été fabriqué pour accompagner des représentations du wayang kancil, théâtre de marionnettes populaire d’Indonésie, qui, à l’instar du Roman de Renard, raconte les aventures d’un animal malin, le kancil, réputé pour être le plus petit cervidé et le plus futé au monde. Il y a une trentaine d’années ce gamelan a atterri dans un magasin lyonnais qui projetait de vendre chaque élément en pièces détachés, mais fut récupéré in-extremis par une association musicale d’Aix-en-Provence consciente de la portée pédagogique de l’instrument. L’an passé, l’association arrivée à bout de souffle, a cédé le gamelan à son principal pédagogue qui l’a rapatrié à Arles.

Henri Maquet face au gong patriarche ageng © Florent Gardin Henri Maquet face au gong patriarche ageng © Florent Gardin

Le gamelan ressemble à un orchestre, mais il est indivisible. C’est un instrument collectif avec lequel il est vain de chercher à déployer une quelconque virtuosité. Sa conception, son rôle sont diamétralement différentes de la notion occidentale de l’orchestre et de son fonctionnement pyramidal. C’est la cohérence de l’ensemble et la juste exécution de chacune de ses parties qui vont produire sa magnificence. L’une n’ayant au final pas plus d’importance que l’autre et ne trouvera son sens et sa plénitude qu’au sein de l’ensemble. 

S’il n’existe pas de réelle hiérarchie entre les musiciens qui pratiquent le gamelan et changent régulièrement de place au sein de l’ensemble, chaque élément de l’instrument est pensé et fabriqué à partir du son insufflé par le luthier forgeron au grand gong central, le patriarche ageng. C’est à partir de la résonance de l’ageng que sont déduites celles produites par les autres parties et d’où découle la tonalité générale. Chaque gamelan possédant une tonalité unique qui définit son identité. L’ageng commence et termine chaque morceau de cette musique cyclique qui fonctionne comme la roue d’un vélo à vitesses, accélérant ou ralentissant la cadence au gré de l’évolution du récit ou du rituel auquel il est associé.

L’ageng est accompagné par d’autres gongs, ainés de l’orchestre et nommés suwukan qui sont des piliers du cycle, le redécoupe en deux ou quatre parties. On trouve ensuite les kempul qui redécoupent à leur tour chaque partie et dialoguent avec les kenong et ketuk qui sont des gongs posés eux à l’horizontal. Les tambours kendang et ketipung marquent la pulsation et les changements de cadence. Les métallophones carillons gender ou xylophones gambang s’associent pour jouer les mélodies.

Carillon gender et son marteau © Benjamin MiNiMuM Carillon gender et son marteau © Benjamin MiNiMuM

 

Il y a dans l’exécution comme dans l’écoute du gamelan, tout un cheminement qui oscille de la méditation à la transe. Il faut dire que la philosophie de l’instrument est d’origine tantrique et bouddhiste. Elle a aussi et sans perdre sa nature, accueilli des éléments des monothéismes de l’Islam ou de la Chrétienté. Le gamelan rapproche et rassemble ses acteurs comme ses auditeurs dans une communion naturelle dont le caractère mystique n’oblige pas à épouser totalement l’une ou l’autre dogme qui l’a inspiré.

À l’arrivée, les stagiaires auront vécu une expérience musicale, philosophique et sociale insufflée et induite par cet instrument sans équivalent dans la culture occidentale. Pourtant la sagesse vers laquelle elle tend, semble parfaitement adaptée à nous équiper pour affronter les difficultés de cette époque, trop souvent dénuée d’âme, que nous traversons.

Benjamin MiNiMuM

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