La musique que fait notre monde…

Du 9 au 15 juillet 2018, la 23e édition du Festival Les Suds, à Arles explore les musiques que fait notre monde, des musiques vivantes, épanouies, sensuelles, festives et innovantes... Découvrez l'édito de Marie-José Justamond, Directrice du Festival.

Dans un lointain passé ou plus récemment, les bouleversements géopolitiques ont creusé de profonds sillons, et ces cicatrices sont autant de mémoires sensibles encore vibrantes aujourd’hui, pour qui veut les entendre, dans la musique que fait notre monde. Pour cette 23e édition, nous explorons trois de ces mémoires, chacune liée à une migration forcée, un exil dont on peut lire l’histoire dans la musique que les hommes et les femmes qui en ont hérité jouent, maintenant. Ces musiques, imprégnées de réel, chargées d’émotions et transcendées, gardent leur puissance cathartique… jusque dans les sons les plus actuels :

La Traite négrière transatlantique, du Cap Vert au Brésil, engendra aussi le métissage de la musique des colons portugais avec les rythmes percussifs d’Afrique noire : héraut des Musiques Populaires Brésiliennes, Gilberto Gil s’entoure de sa tribu musicale pour une relecture des 40 ans de son mythique album Refavela ; Lucibela, dont la voix solaire fait briller les mornas et coladeiras cap-verdiennes d’un joli renouveau…
À Cuba, l’hybridation se fera avec la guitare espagnole, et le piano apporté par les Français qui fuient la révolution haïtienne à la fin du XVIIIe siècle : avec Abuc, le prodigieux pianiste Roberto Fonseca propose un voyage dans l’histoire musicale de son île. 1 Du continent d’origine, du Bénin, la plus internationale des voix africaines, Angélique Kidjo, artiste libre et femme engagée, offre un florilège de ses plus beaux titres le temps d’un set intimiste au coeur de l’écrin majestueux du Théâtre Antique.

En Europe, la Grande Catastrophe de 1922 a expulsé Grecs et Turcs de leurs pays : échangés, déplacés, et avec eux, toute une culture germée dans les bas-fonds d’Athènes et les Cafés Aman des ports d’Asie Mineure, le rebetiko ! Tony Gatlif en a fait un film, Djam. Les musiciens de la B.O, dont l’incandescente Daphné Patakia, crèvent l’écran et montent sur scène chanter leurs racines nourricières communes.

En Palestine, et les tout derniers événements dramatiques à Gaza en disent long sur cet épicentre des tensions géopolitiques internationales : le Trio Joubran. Les cordes délicates des frères oudistes accompagnaient ici-même, il y a 10 ans, le grand Poète Mahmoud Darwich dans une ode à la langueterre natale. Avec les 47Soul, l’Âme de 1947, c’est le flow de la jeune diaspora qui s’exprimera haut et fort. D’Orient encore, c’est sous la direction du prestigieux flutiste syrien Moslem Rahal que le projet Orpheus XXI de Jordi Savall fait de nouveau escale aux Suds.

Il n’est pas ici question de justifier les drames passés et présents par leurs effets positifs dans l’histoire de la musique. Toutefois, parce que les profonds sillons sont souvent des plus fertiles, ces musiques des diasporas et des exils, ensemencées au gré des rapports de domination, se sont faites musiques de la résilience : survivant par hybridation sur des terres d’errance ou d’accueil, renaissant en rhizomes, dessinant la carte géopolitique du monde actuel.

Et c’est au coeur de ces mémoires sensibles que les duos Piers Faccini & Jasser Haj Youssef et Xylouris White, Grégory Dargent, oudiste strasbourgeois invité pour une Carte Blanche, la jeune formation turco-néerlandaise Altin Gün… ont trouvé le lieu de convergence de leurs utopies sonores - tout comme les Colombiens de Puerto Candelaria, ou le passionnant Projet Schinéar lauréat du Prix Musiques d’Ici décerné par le Festival Villes Des Musiques du Monde (93).

Parce que seul l’Amour peut voyager sans visa à travers les frontières et le temps, les soirées de cette 23e édition se clôtureront par une grande Nuit de l’Amour, dans le cadre de MP2018, avec Love I Obey de Rosemary Standley, Love to die for de Yom & The Wonder Rabbis et No mercy for love de Cannibale.
Une déclaration à la fois baroque, fougueuse et déjantée !

Musiques vivantes, épanouies, sensuelles, festives et innovantes… leurs notes emplies d’espérance, d’Amour et de joie de vivre, donnent à des hommes et à des femmes la force de rester debout pour danser et chanter, debout pour transcender et créer.

Marie José Justamond
Directrice de SUDS,à ARLES

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