Loin des capitales: et si les JO n'étaient qu'un épiphénomène?

Dans les maisons de thé de Chengdu, assis sur des chaises de bambous appuyés aux hauts dossiers, les retraités continuent de siroter leur zhujiangye, le thé local, en jouant au mahjong et en se racontant les derniers ragots du voisinage. Le crissement des cigales dissimulées derrière les bouquets de bambous, le glougloutement de l’eau versée par de vieux serveurs qui manipulent des théières au long bec, les éclats de voix occasionnels d’un air de Chuanju (opéra local) permettent de relativiser la fièvre olympique qui a tellement frappé les 20 000 journalistes cantonés dans la capitale.
Dans les maisons de thé de Chengdu, assis sur des chaises de bambous appuyés aux hauts dossiers, les retraités continuent de siroter leur zhujiangye, le thé local, en jouant au mahjong et en se racontant les derniers ragots du voisinage. Le crissement des cigales dissimulées derrière les bouquets de bambous, le glougloutement de l’eau versée par de vieux serveurs qui manipulent des théières au long bec, les éclats de voix occasionnels d’un air de Chuanju (opéra local) permettent de relativiser la fièvre olympique qui a tellement frappé les 20 000 journalistes cantonés dans la capitale. A Chengdu, capitale du Sichuan, on ne voit pratiquement pas de drapeaux olympiques, un seul taxi avait accroché le drapeau national à son antenne et, lors de la cérémonie de clôture des Jeux, on n’avait pas installé d’écran géant sur la place Tianfu, la Tiananmen locale.
Le sujet qui continue d’occuper les gens, même si les correspondants qui ont rapidement fait leurs bagages l’ont oublié, est le tremblement de terre qui a fait 70 000 morts et a ébranlé sérieusement la ville (au propre comme au figuré).
A Y., dans le district de Wenchuan, épicentre du séisme, quelques anciens regardent les épreuves de football féminin dans une maison en préfabriquée transformée en centre de loisirs par une ONG originaire d’une ville du Sud qui a réussi à s’implanter localement. En arrivant dans ce bourg qui a été complètement détruit par le séisme, le visiteur est impressionné. A peine plus de trois mois après la catastrophe, des maisons préfabriquées sont alignées régulièrement à l’entrée de l’agglomération. Elles ont l’électricité, il y a de nombreux points d’eau, on a l’impression d’être dans un vrai village. Les rues sont bordées de petits arbres, des fleurs en pots achèvent de donner l’impression de normalité. La vie semble organisée.
Pourtant, le responsable de l’ONG de la ville du Sud formée par des volontaires de cinq universités de de la province m’explique qu’il ne faut pas se fier aux apparences. D’abord, il n’a pas été facile de créer une structure permanente ici. Le secrétaire du bourg, à l’instar de toutes les autorités locales, n’aime pas les ONG. On ne peut pas leur faire confiance. Ces intellectuels ont le don de fourrer leur nez où il ne faut pas. Or, malgré le nombre record de médailles d’or, les victimes du tremblement de terre (on les appelle zaimin, un mot qui montre que l’on a une longue habitude des catastrophes naturelles) ne sont pas satisfaites. Elles n’ont sans doute pas lu la presse internationale qui n’a cessé de louer l’efficacité des autorités dans l’acheminement des secours. Elles ne croient pas aux promesses des cadres locaux : le gouvernement central a promis 300 yuans par mois à chaque victime adulte. Or, depuis le 12 mai, elles n’ont touché qu’un mois de subsides. Mais il faut aller faire les courses tous les jours (il n’y a pas de réfrigérateurs dans les maisons en préfabriqué) et payer pour la nourriture.
Surtout, les parents qui ont perdu leurs enfants dans la catastrophe (ici, 300 des 400 élèves sont morts dans l’école primaire) ont du mal à contenir leur colère. Le secrétaire du comité du bourg a fait encercler l’école pendant deux jours après le tremblement de terre, interdisant aux parents de débarrasser les décombres pour essayer de sauver leurs enfants. Cela peut se comprendre puisque n’étant pas des professionnels , ils risquaient de faire plus de mal que de bien. Toutefois, quand il les a autorisés à s’approcher de l’école alors que les spécialistes n’étaient toujours pas arrivés, il était trop tard. Alors, lorsque le secrétaire a été nommé héros de la lutte contre le tremblement de terre, que presse et télévision se sont mises à diffuser ses interviews, la colère a commencé à monter. Les journalistes n’osent plus s’aventurer dans le village, car on n’apprécie guère les « menteurs ».
Dans cette situation tendue, les cadres locaux sont bien contents de faire appel aux ONG, pour qu’elles calment la population et l’empêche de se soulever lors des visites de dirigeants du district et de la province. Car c’est de ces visites que dépend leur avenir.
Les dirigeants des provinces chargées de porter secours aux victimes du séisme, ou les cadres supérieurs du Sichuan se succèdent à un rythme effréné. Et ils doivent repartir avec une bonne impression : nous avons appris que les arbres qui nous avaient impressionné lors de notre arrivée au bourg, avaient été plantés l’avant-veille de notre arrivée pour préparer la visite d’un dirigeant du Guangdong. Celui-ci a fait une visite éclair entouré d’une escouade de policiers et accompagné par les cadres locaux. Les zaimin n’ont pas pu s’adresser à lui, mais les membres de l’ONG de la grande ville du sud ont promis qu’ils transmettraient leurs plaintes aux dirigeants de cette province. On voit que les ONG, cette société civile honnie des dirigeants du PC peuvent parfois permettre de maintenir la sacrosainte stabilité.
Aujourd’hui, le gouvernement a interrompu toutes les enquêtes sur la qualité de la construction des écoles s’appuyant sur les déclarations d’experts selon lesquelles leur effondrement s’expliquait par la violence du tremblement de terre qui n’affecte pas toutes les zones de la même façon. Pour faire bonne mesure, on a interdit aux journalistes d’enquêter sur ce sujet. On a convaincu un grand nombre de zaimin de « demander une aide » au gouvernement, de 50 000 yuans par enfant décédé dans la catastrophe. Demander une aide, pas recevoir une compensation ce qui fait que les familles sont redevables au gouvernement qui a satisfait leur revendication. Pas question donc de demander des suppléments d’enquête. Cette somme est énorme pour des gens qui ont tout perdu, et les autorités espèrent ainsi réduire le nombre de plaintes. Il ne faut certes pas négliger l’effort ainsi fait : c’est en effet la première fois depuis la fondation de la République populaire que l’on donne une telle somme pour la vie d’un simple citoyen. Mais cela suffira-t-il à acheter le silence des victimes ?
Aujourd’hui, des experts, des spécialistes des tremblements de terre s’interrogent ouvertement pour savoir quelle est la part de responsabilité humaine dans l’ampleur de la catastrophe. Et à Chengdu comme ailleurs, dans les maisons de thé comme dans les universités, on s’interroge. Tout a-t-il été fait pour protéger la vie de la population ? Dès 1977, comme le montrent les annales du district de Beichuan, les autorités avaient demandé que les constructions soient capables de résister à un tremblement de terre de force 7 sur l’échelle de Richter. Ces recommandations n’ont pas été respectées : le développement rapide, le boom de la construction n’ont-ils pas été réalisés aux dépens de la qualité ?
Ironie de l’histoire, quelques jours avant la catastrophe, les services de la mairie et du comité municipal du Parti de Chengdu ont commencé à emménager dans de magnifiques bâtiments ultra-modernes construits à une vingtaine de kilomètres au sud de la place Tianfu, au coeur de ce qui devra être le nouveau centre politique de la capitale du Sichuan. Après le tremblement de terre, le premier ministre Wen Jiabao, qui, à la différence de son prédécesseur Zhu Rongji, n’est pas connu pour ses coups de colère mémorables, a frappé du poing sur la table et déclaré que tant qu’il serait premier ministre, le gouvernement municipal ne s’installerait pas dans ces bâtiments qui ont coûté 1,2 milliards de yuans. Soucieux de satisfaire leur supérieur, le maire et le secrétaire ont alors décidé de les mettre aux enchères et d’affecter le produit de la vente à la reconstruction des zones affectées par le tremblement de terre. Cet épisode montre cependant à quel point, même lorsqu’il en manifeste la volonté, le Centre a du mal à empêcher les autorités locales d’accaparer les ressources qui devraient être affectées au développement, ou à la lutte contre la pauvreté (Chengdu est l’un des lieux clés de la politique de développement de l’ouest lancée par Jiang Zemin en 2000)
Tout cela se passait pendant les mois qui préparaient les Jeux olympiques. Comme l’ont affirmé les presses chinoise et internationale, ceux-ci ont constitué une réussite indéniable. Ils ont permis au gouvernement chinois de projeter une image moderne de la Chine, et de montrer ses capacités de mobilisation des ressources pour réaliser l’objectif qu’il s’était fixé. Les grands de ce monde sont venus féliciter l’Empire du milieu et reconnaître qu’il est aujourd’hui une grande (super ?) puissance. Le grand nombre de médailles remporté par la République populaire a permis aux jeunes gens en colère (les fameux fenqing) d’exprimer leur fierté d’être chinois. A Chengdu, un SMS circule sur les portables : 51 médailles d’or, 22 médailles d’argent, 28 médailles de bronze. 12 mai (5.12), 2h28 . Les Sichuanais participent à la fête, certes, mais ils n’oublient pas le tremblement de terre. Que se passera-t-il après les JO ? Les réalisations telles que les nouvelles lignes de métro resteront et faciliteront la vie des Pékinois. Mais la fermeture des usines, la circulation alternée qu’il a fallu mettre en oeuvre pour améliorer la qualité de l’air se poursuivront-elles ? Le succès de la politique d’intimidation des protestataires à Pékin (mais pas au Xinjiang, ni au Tibet) pourra-t-il se poursuivre ?
Le 20 août, l’Armée populaire de libération, dont les habitants avaient apprécié le dévouement, a quitté Y. pour regagner ses casernes au milieu des larmes des zaimin. Mais la police armée, elle, est restée avec ses tentes. Ostensiblement pour aider à la reconstruction. Pourtant, l’après-midi où je me trouvais au bourg, j’ai vu par hasard l’entraînement des policiers. Ils ne manipulaient pas des truelles et des pelles. Revêtus d’une tenue anti-émeute, ils faisaient des exercices de maintien de l’ordre, obéissant avec un bel ensemble aux ordres de leur officier.
En lisant les journaux, je me rappelle ma visite à Y. ; je ne peux m’empêcher de me poser la question suivante : et si journalistes, observateurs, chefs d’Etat étaient comme les dirigeants du Guangdong et du Sichuan qui se rendent à Y. ? Si, malgré tous les succès indéniables, les problèmes sociaux, d’environnement, d’irresponsabilité des dirigeants continuaient d’exister derrière cette image parfaite ? Finalement, n’accorde-t-on pas trop d’importance à ces jeux olympiques ? N’est-on pas tombé dans le piège tendu par les autorités chinoises en croyant qu’il s’agissait d’un événement fondateur ? Contrairement à ce qui a pu s’affirmer ici et là, les J.O. de Rome n’ont pas annoncé le retour de l’Italie dans le groupe des démocraties, elle y était déjà. De même, en 1964, le Japon était redevenu un pays important. Ce ne sont pas les Jeux de Berlin qui ont renforcé le pouvoir de Hitler. Il l’avait déjà consolidé depuis longtemps. Et si les JO n’étaient qu’un épiphénomène qu a masqué en partie la réalité des questions que pose le retour de la Chine au premier rang des puissances ?

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