Espagne. Vers une gauche "d'adaptation" soluble dans le régime...

Notes politiques, à partir d'un dessin, si justement intitulé Adaptations, sur le paradoxe que la crise de régime, dont témoigne la situation en Catalogne, emporte dans sa dynamique mortifère les forces de gauche qui, dans un a priori, il est vrai, de moins en moins crédible, se posent être porteuses de la solution.

Note préliminaire de ce 19 mai  : ce billet ouvert aux commentaires vient de leur être à nouveau fermé. Le "trolleur" qui a décidé de s'incruster sur ces pages d'échanges y sévit à nouveau : rendant l'échange non constructif à coup d'insinuations, d'affirmations plus ou moins fantaisistes, voire grotesques et insultantes, malgré les démentis qui leur sont opposées, il organise un pugilat qui est visiblement sa source de satisfaction. Ce n'est pas la mienne. J'arrête là au regret que ces façons de faire de la part de cet individu et  ce à quoi il m'oblige, pénalisent toute possibilité que des lecteurs viennent argumenter sur mon billet. Je rappelle à ces lecteurs qu'ils peuvent m'envoyer des remarques sur ma messagerie, avec certes les limites inhérentes à cet espace de communication. Voir en fin de page un complément de note.

Adaptations

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A gauche Pedro Sánchez (PSOE), assis face à une camarade, à la terrasse d'un bar, l'air inspiré, s'écrie : Yeeeeeh ! Et si on réformait le Code Pénal en adaptant la "rébellion" à ce qui se passe en Catalogne ?
A droite, sa voisine, la juge, entendant l'exclamation du dirigeant socialiste  :   Oh, qu'elle est bonne l'idée ... L'adaptation de l'article "terrorisme" à notre époque sans nécessité de groupe terroriste nous procure déjà tant de joies !
L'autre juge ajoute en parlant de Pedro Sánchez et de son camarade  : Mais ces gens ne sont-ils pas ceux qui ont adapté "socialisme" à ce qu'ils sont ? En voilà de drôles de pionniers ! Cliquer ici

La dérive du continent de la gauche espagnole...

Réélu à la tête du PSOE, après en avoir été rudement débarqué par l'aile droite, la plus intégrée au régime monarchique (l'ex président du gouvernement Felipe González en est l'expression la plus caricaturale), Pedro Sánchez s'est initialement revendiqué d'incarner ce qu'il y avait de plus à gauche dans son parti. Pablo Iglesias (Podemos) avait bien voulu se laisser prendre à ce mirage en oubliant, comme il sait si bien faire, la séquence antérieure où il avait dû batailler pour refuser la proposition "sanchiste" de faire une coalition de gauche (PSOE et Podemos) candidate à gouverner le pays... avec les libéraux extrême-droitisés de Ciudadanos... L'espoir podémite que Sánchez aurait tiré la conclusion que rien ne valait une coalition de gauche ... de gauche s'est cependant vite défait. L'épreuve catalane aura été un radical décapant de l'enfumage propagé par le "sanchisme" : devant le danger que le régime soit ébranlé (ou pire) par l'indépendantisme catalan lors du référendum du 1er octobre, le vieux réflexe de défense de l'ordre existant, tel que l'historique complicité bipartite (PP/PSOE) du temps de la Transition l'avait institué, s'est remis en route. Le "trublion" de gauche auquel on avait voulu croire a vite jeté le masque : plus tôt que prévu, c'est-à-dire, avant d'avoir réussi à embarquer Podemos, pour le domestiquer, dans une aventure institutionnelle, gouvernementale, de type réformiste à l'extrême marge, dont celui-ci n'aurait pu se dépêtrer sans dommages, le vieux du socialisme espagnol le plus rétrograde a refait surface et craquelé le vernis de la gauche nouvelle postulée par Pedro Sánchez.

Ce dessin se base sur la dernière étape de cette réintégration (de fait il n'y a jamais eu de sortie) du PSOE à un soutien total à la monarchie "populaire" (au sens elle est désormais attelée ouvertement à un Parti Populaire, plus que jamais néofranquiste) : le révélateur catalan est décapant puisque non seulement le PSOE a appuyé le putsch du 155 contre les institutions catalanes mais il en a rajouté et il en rajoute, comme en témoigne la rencontre, ces jours-ci, des deux frères faussement ennemis, Mariano Rajoy et Pedro Sánchez, plus que jamais unis pour faire pièce, par la surenchère verbale, à la menace que fait peser sur eux la montée en puissance électorale du concurrent Ciudadanos qui rafle la mise de la montée de l'espagnolisme anticatalaniste : devant l'inévitabilité de l'intronisation du nouveau Président de la Généralité à laquelle ils auront opposé les pires obstacles (emprisonnements, exils, invalidations de candidature), les deux complices brandissent le chantage au retour du 155 qu'ils doivent, momentanément dans leur esprit, mettre de côté.

Le dessinateur de eldiario.es s'arrête sur la dernière trouvaille de Pedro Sánchez : réformer un Code Pénal pourtant déjà rendu incroyablement plus répressif au point d'en émouvoir nombre de juristes espagnols et internationaux, dans le sens d'une reformulation du délit de rébellion qui aura échoué à être le levier pour assommer le mouvement indépendantiste. En  réaction aux deux gifles mémorables (la toute récente infligée par la Belgique) reçues des tribunaux européens pour rejeter des demandes d'extradition fondées sur cette accusation mais dérogeant à la définition standard qu'une rébellion se caractérise par un usage de la violence, de toute évidence absente du processus indépendantiste de la Catalogne, Pedro Sánchez propose ni plus ni moins, tout en restant très allusif, de faire de la rébellion un délit de simple refus de l'ordre constitutionnel en vigueur. Qu'il y ait ou pas recours à la violence (lire ici).

Ainsi se confirme de la manière la plus éclatante, et le dessin ici, accentue cet éclat, à quel point le PSOE est un rouage essentiel du système, dans ce qu'il a comme capacité à faire sans hésitation de la répression d'Etat le contrefeu intraitable envers toute contestation, bien au-delà du défi catalan (le cas du rappeur Valtonyc qui devrait entrer en prison dans les jours qui suivent pour offense au Roi en témoigne) mais s'alimentant de lui pour envoyer le message du "on ne touche ni au régime, ni au Roi confirmé au centuple comme l'Intouchable (lire ici), ni, in fine, au règne d'un capitalisme sauvage, corrompu sans état d'âme, confiant dans cette impunité qui, on ne le redira jamais assez, a permis que la démocratie espagnole recycle tous les potentats, politiques mais aussi économiques, au grand profit de leurs héritiers, de la dictature franquiste.

Tout ceci doit amener à interroger une autre dérive, fulgurante : celle de ce parti, pour le coup vrai espoir d'une nouvelle gauche, Podemos, qui, malgré la confirmation que le PSOE est un parti de la droite la plus rance (1), que le jeu de com' n'arrive plus à cacher, envisage toujours de gouverner, dans les plus brefs délais, avec lui. Íñigo Errejón, candidat, désormais partisan déclaré de "l'ordre" (lire ici), à la présidence de la Communauté de Madrid, lorgnant même sur ... Ciudadanos (lire ici, ici et encore ici) tout comme Pablo Iglesias (lire ici), candidat à la présidence du pays ou, à défaut à la vice-présidence ou encore à un poste ministériel clé d'un gouvernement des gauches, viennent de le dire et de le redire : Podemos n'a plus la prétention de "prendre d'assaut le ciel", il est devenu raisonnable, il sait que la mathématique électorale (la logique électoraliste) est implacable. Tout au plus prend-on d'assaut les institutions en s'y moulant et, pour cela, le passage obligé reste le PSOE (les convergences avec lui, au niveau des gestions des mairies (2), pour avoir les appoints des voix permettant de faire majorité, se veulent des laboratoires parfois chaotiques, préparant à faire advenir l'épiphanie politique au niveau central). Un PSOE dont on veut croire à Podemos (et pourtant il a déjà été beaucoup donné, comme dit plus haut, sur ce registre de la "croyance" proche de celui de la - fausse ? - crédulité), contre l'évidence de ce qu'il laisse voir, que l'on saura le faire changer alors qu'il a l'avantage extrême et décisif d'être adossé à un régime qui a su conserver bien des ressorts de la dictature dont il est issu. Alors que Podemos, lui, n'a jamais su, jamais voulu, s'adosser, en commençant par l'aider à s'élargir, à une dynamique indignée pouvant ouvrir sur autre chose que les petits calculs politiciens du nouveau populisme de gauche... Un Podemos se construisant 100 % indigné... c'est tout le logiciel institutionnaliste dudit populisme qui beugue, voire explose... Izquierda Unida, dont nous ne parlerons pas ici, développant actuellement un cours gauche plus classique d'Unité Populaire, tout en maintenant son alliance avec Podemos, ne déroge pas, de par les pesanteurs maintenues de son histoire de revendication d'unité avec les socialistes, à ce schéma d'alliance avec le PSOE.

En l'absence d'alternative crédible à cette double dérive de la "gauche", celle du PSOE polarisant à droite celle d'un Podemos, significativement aussi chahuté que l'autre par la révolte catalane, les temps ne s'annoncent pas sous les meilleurs auspices si l'on ne prend pas la mesure de cette révolte qui, aujourd'hui, reste, malgré la défaite subie et bien de ses aspects qui déroutent, le facteur de déstabilisation majeur du régime et donc, aussi étonnant que cela puisse paraître, du capitalisme lui-même. Nous en reparlerons... d'autant que ce qui arrive à la gauche espagnole devrait interroger les Insoumis-es français-es s'ils s'arrêtent à l'insistance de Pablo Iglesias à rappeler à quel point il est totalement en phase avec une FI française avec laquelle (avec le Bloco de Esquerda portugais aussi) Podemos fera campagne aux Européennes !

 

(1) Seul un féminisme revendiqué, mais contradictoire avec les politiques économiques menées, du temps où les socialistes gouvernaient, et qui pénalisaient d'abord les femmes (temps partiels non choisis, précarité galopante, bas salaires, faiblesse des structures de prise en charge des enfants en bas âge...), pouvait/peut adoucir, avec la défense des LGBTI, en fait surtout comme alibi de gauche, cette "rancitude", qui est le fruit de l'alliance prosystème (monarchique-capitaliste) nouée par ce parti "du progrès" avec les conservateurs-libéraux du Parti populaire. Lesquels s'avouent attachés, de moins en moins honteusement, avec l'aide survitaminée de Ciudadanos, à préserver ce que la démocratie espagnole a conservé du franquisme. Et dont le 155 anticatalaniste est l'emblème.

(2) A retenir que, dans la Communauté Autonome de Castille-La Manche, Podemos a fait, en juillet 2017, un saut qualitatif, pleinement politique, en formalisant, de façon inédite, une coalition en règle avec le PSOE (lire ici), bien au-delà (en-deça, suivant le point de vue que l'on adopte !) du jeu, sans portée programmatique avouée, d'appoint de voix, comme dans les mairies : cette entente s'est concrétisée de la façon la plus claire à travers la désignation du principal dirigeant de Podemos de cette Autonomie à la  vice-présidence. La présidence est, quant à elle, restée au socialiste Emiliano García-Page, l'un des personnages les plus représentatifs de l'appareil du PSOE. Une photo a immortalisé l'évènement oeucuménique, à ce jour unique en son genre :

Reunión entre Emiliano García-Page y José García Molina

Alors que Pablo Iglesias s'empressait de voir, dans ce qui est indiscutablement un tournant, une préfiguration vivement souhaitée d'un "possible" au niveau gouvernemental central, seuls les Anticapitalistes de Podemos avaient manifesté leur opposition : "Nous ne sommes pas nés pour cela" avait déclaré sans ambages l'une des dirigeantes de ce courant. Un autre avait insisté en ces termes : "tout ceci signifie revenir à ce qui s'est toujours pratiqué", sous-entendu : ce avec quoi nous voulions rompre ! Quant à l'eurodéputé Miguel Urbán, il avait rappelé que c'était un choix dérogeant à la volonté du second congrès du parti de ne pas se laisser aller à devenir une force subalterne alliée au PSOE (lire ici) !

Billet modifié le 20 mai à 4h25

Complément de note

Dans ma tentative d'échange avec le "trolleur", dont je parle en note préliminaire, je disais en résumé ceci :  les partis espagnolistes enragent de ne plus pouvoir faire obstacle à l'intronisation, conforme au mandat qu'ont redonné les élections du 21 décembre aux partis indépendantistes, du nouveau président de la Généralité. Le prétendant Quim Torra ne donne pas prise aux invalidations de sa candidature par les Tribunaux espagnols (désavoués sur les procédures engagées en Europe contre les exilés), ils se saisissent donc de tweets écrits par cette personne où elle a effectivement des propos inacceptables envers les "Espagnols" et ils lancent l'accusation, relayée par "mon" trolleur mais aussi par les médias espagnolistes, de suprémacisme. Cette campagne est d'une violence inouïe et ne tient pas compte des excuses publiques prononcées par la personne visée en direction de ceux et celles qui auraient pu être choqué-es par ses propos. Mais il est évident que cette campagne a surtout pour but de contrer la volonté réitérée de Quim Torra de rester fidèle au mandat de construction de la République catalane (tout en appelant à un dialogue avec le Gouvernement) et cela même alors qu'il annonce vouloir que le Parlement catalan revote les lois sociales qu'il avait déjà entérinées et que le Gouvernement de Madrid avait demandé que les Tribunaux cassent, ce qui a été fait. Or ces lois concernant, entre autres, le droit au logement ou l'accueil des migrants, sont tout sauf suprémacistes : toute personne vivant ou étant accueillie en Catalogne en était bénéficiaire, hors de tout critère de catalanité. Je mettais au défi le "trolleur" de me trouver une seule loi de la Généralité qui tomberait sous le coup de cette accusation de suprémacisme. Il en a été bien incapable, et pour cause, et c'est la raison pour laquelle le registre des propos rageurs et délirants s'est à nouveau imposé chez lui. Un de mes prochains billets abordera ces questions sur le fond.

 

 

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