Aubrystes de cœur, militants malgré tout

Socialistes et lillois, ils n'avaient d'yeux que pour «Martine». Le regard désormais rivé sur François Hollande, qui lance dimanche sa campagne au Bourget, ils s'apprêtent à reprendre du service sur le terrain. Témoignages.

Socialistes et lillois, ils n'avaient d'yeux que pour «Martine». Le regard désormais rivé sur François Hollande, qui lance dimanche sa campagne au Bourget, ils s'apprêtent à reprendre du service sur le terrain. Témoignages.

 

Nathalie Devendeville: «Martine Aubry sera certainement ministre»

«Martine Aubry a du mordant, elle va de l’avant. Quand elle parle, on l’écoute. Hollande est plus effacé…» La victoire de la maire de Lille à la primaire socialiste, Nathalie Devendeville, trésorière de la section du quartier de Wazemmes, y a cru dur comme fer. La défaite n’a pas été facile. « J’ai bien mis trois ou quatre semaines à m’en remettre. Je crois que les Français ne sont pas encore prêts à avoir une femme pour présidente… »

Heureusement que la première secrétaire soutient François Hollande : sa présence rassure la militante, et, plus ou moins consciemment, se porte garant du candidat. Même si le député de Corrèze a maintenant « pris de l’assurance», assure Nathalie. «Et puis Martine Aubry sera certainement ministre. Lille la perdrait, mais la France y gagnerait !»

Assistante de Patrick Kanner, adjoint de Martine Aubry, à la Mairie de Lille, Nathalie est membre du PS depuis 1997. «J’ai toujours baigné dans le socialisme. Mon parrain, le frère de ma mère, militait lui aussi à la section de Wazemmes. Je l’écoutais parler, ça me plaisait.» Mais elle ne s’estime réellement militante que depuis quatre ans. « En 2007, Ségolène, ce n’était pas ça… » L’année suivante, sa situation familiale change – elle divorce – et elle s’implique davantage en politique.

Désormais, elle se dit pressée que la campagne s’accélère pour aller arpenter le marché de Wazemmes. « J’ai hâte d’avoir le programme du PS, pour aller discuter et distribuer les tracts ! » Tracts que la fédération du Nord recevra sûrement dans le courant de la semaine. Plus que quelques jours à patienter…

Ses espérances sur le programme ? « L’emploi et le logement. Il y a des attentes fortes dans ces domaines. Mais on ne pourra pas faire rêver les Lillois : en temps de crise, les promesses seront forcément réalistes… »

 

Jean-Marc Dalle: «C’aurait été bien d’avoir un candidat très marqué à gauche»

Jean-Marc Dalle est de la vieille garde. Vétéran du PSU, le parti de Michel Rocard, rallié à Mitterrand en 1981 « pour faire gagner la gauche ». À l’époque, cet enseignant de 59 ans aurait « préféré un autre candidat ». Mitterrand a gagné, il a fait la fête le 10 mai.

Il est comme ça, Jean-Marc: pragmatique. Martine Aubry, il y croyait « stratégiquement », parce que «c’aurait été bien d’avoir un candidat marqué à gauche en 2012», face à la droite assumée de Nicolas Sarkozy. Bien sûr, le cœur du Lillois jouait aussi dans ce choix, mais il s’est fait une raison. Déçu? Jean-Marc hausse les épaules. « Pas de problème avec François Hollande », assure-t-il. Aubry avait bien ce « volontarisme », Hollande est « un peu poussif », mais il se remettra de bon train au porte-à-porte dans son quartier de Lille-Sud.

Dans ce patchwork sociologique, qui abrite parmi les populations les moins aisées de la métropole, ce n’est pas toujours facile de convaincre. « On est toujours bien accueillis », précise Jean-Marc. Mais dans certains secteurs, « on sent l’indifférence des gens » à l’égard de la politique. Il en faudrait plus, cependant, pour démotiver ce militant de trois décennies.

 

Meftah Douffi: «Dès le début de la primaire, on connaissait la règle du jeu»

Avec sa bouille ronde et son sourire avenant, Meftah Douffi a la gouaille facile. C’est ce qu’il aime dans l’action de terrain : « Discuter avec les gens. Je ne suis pas militant pour mettre des tracts dans des boîtes aux lettres ! » Débattre, encore et toujours, avec les adversaires, les indécis et aussi – et surtout – ceux de son propre camp. Meftah milite à la section de Wazemmes, bigarrée comme le quartier. « Il y a tous les courants, tous les milieux sociaux. »

Lui, il soutenait « Martine » pour son programme social, « le plus porté sur les exclus et les défavorisés ». Mais comme cet ancien responsable d’un club de foot connaît le fair-play, il a vite ravalé sa déception : « Dès le début, on connaissait la règle du jeu, il fallait se ranger derrière le gagnant. Pour moi, il n’y a pas eu de problème. »

Désormais, il attend le coup d’envoi du Bourget pour retourner sur le terrain. L’immense marché de Wazemmes, qui draine jusqu’à 50 000 personnes, est le terrain de jeu des militants de la section. « Pendant la primaire, on y était tous les dimanches. Et chaque soir, on allait frapper aux portes ! » Le QG des militants, c’est le Presto, un bistrot à l’ancienne à l’angle de la place du marché, au cœur de ce quartier vivant et populaire. « On y a organisé des rencontres, notamment sur la sécurité. On avait fait venir un policier, des militants associatifs… »

Vivement dimanche, donc. Histoire de pouvoir, de nouveau, mouiller le maillot. Et cette fois à l’unisson derrière le candidat du parti. Tant pis si ce n’est pas celui du cœur... « Hollande a été discret, mais maintenant on va pouvoir y aller. Taper sur le bilan de Sarkozy ! » Pour Meftah, plus motivé que jamais, les primaires n’étaient qu’un échauffement.

 

Priscillia Cherik: «Avec Hollande, le PS risque de décevoir»

« On vient de perdre le triple A, alors je pense que François Hollande va prendre des décisions dans l’intérêt de la France. Mais il risque de décevoir les idéalistes : il ne va pas nous vendre du rêve.» Priscillia Cherik, 29 ans, veut garder la tête froide. Diplômée de l’IEP de Lille, la jeune femme milite depuis octobre dernier à Wazemmes, après un an chez les jeunes socialistes de Toulouse. En 2002, elle a voté Besancenot. Mais l’extrême-gauche, elle en est revenue.

«Ce qui me plait dans le militantisme, c’est le combat pour les valeurs de gauche, et aussi le combat pour le combat, la victoire pour la victoire !» Tout en admettant que la situation locale n’est pas très stimulante : à Lille, les socialistes sont en terre conquise, clame-t-elle. Dans les rues, elle croise peu de militants UMP ou FN. « Le challenge, c’est plutôt de convaincre les gens d’aller voter, pour éviter une trop forte abstention.»

Les valeurs de la gauche, c’est Martine Aubry qui les incarnait le mieux aux yeux de Priscillia, « résolument pas social-démocrate». «Et puis, à Lille, c’est un monument, comme l’a été Mauroy il y a quelques années.» La jeune femme se bat maintenant pour François Hollande, qu’elle apprécie moins. Trop réaliste, trop consensuel. « Il est un peu mou… Va-t-il oser dire qu’il faut prendre aux riches ? Les gens attendent beaucoup, et, avec Hollande, le PS risque de les décevoir.» Elle se reconnaissait mieux dans le caractère énergique de la maire de Lille. Malgré tout, Priscillia militera de toutes ses forces, «écœurée» par le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

 

Laurent Guyot: «L’enjeu du scrutin dépasse les petits intérêts du parti»

« Au PS, pas de différence entre la base et les cadres. » Laurent Guyot, 48 ans et larges épaules, tient fermement sa triplecasquette : conseiller spécial de Patrick Kanner, le président du Conseil général, cadre du Parti socialiste de la Fédération du Nord et simple militant à la section Vauban-Esquerme. Histoire de ne pas vivre dans une tour d’ivoire. « Je vais régulièrement à des réunions rue de Solferino. Mais le jour des vœux de Patrick Kanner aux habitants du canton, j’ai beurré des toasts avec les autres militants ! »

Bientôt dix ans que Laurent a pris sa carte au Parti de la rose. C’était en 2002, juste après l’élection présidentielle. Sonné par le 21 avril et l’échec de Lionel Jospin à passer le premier tour, il choisit d’agir pour que s’opèrent des changements au sein du parti vaincu.« J’étais en colère contre les socialistes après la défaite. Le parti a perdu sur l’absence d’un discours clair sur la sécurité, il n’a pas eu le courage de parler de répression.» L’homme était à l’époque éducateur spécialisé, touché de près par les questions d’éducation, de prévention et de sécurité.

Désormais, il se sent très en phase avec la ligne de son parti, incarnée selon lui par la première secrétaire Martine Aubry. Aux municipales de 2008, il figurait d’ailleurs sur la liste de la fille de Jacques Delors, en position non-éligible. C’est aussi pour elle qu’il a voté à la primaire d’octobre dernier. «Son discours me convenait très bien.» Plus que celui de François Hollande, donc. C’est pourtant pour lui qu’il va faire campagne, sans avoir à se forcer, assure-t-il. «Il y a eu un mouvement de fond dans le discours de François Hollande, un approfondissement des valeurs de la gauche.»

Quelques jours après le vote de la primaire, les sections de France ont réuni leurs militants. Dans le Nord, il a fallu chasser le vague à l’âme des aubrystes, largement majoritaires. Laurent s’y est attelé avec les autres cadres locaux. Objectif : rassembler derrière le candidat socialiste, coûte que coûte. Comme Martine Aubry l’a fait dans l’heure qui a suivi l’annonce du résultat. «L’enjeu dépasse les petits intérêts du parti. Nous nous battons pour la France et pour les Français.»

Laurent en est convaincu: le PS a acquis une maturité suffisante pour gouverner le pays. Son projet économique et social le satisfait. À présent, il attend du meeting du Bourget de dimanche «un projet clair pour la France». Même s’il aurait aimé que le parti attende février pour dévoiler les grandes lignes de son programme: «Il y a un risque que la droite démolisse nos propositions sans avoir pour l’instant rien avancé.»

Danielle Depootere: «Pour Aubry, j’aurais foncé n’importe où»

Certains ont pleuré au soir du 21 avril 2002. Danielle Depootere, elle, n’a pas retenu ses larmes devant les résultats de la primaire. Martine Aubry était plus que sa candidate: une camarade. En 2008, avec son mari, elle tenait sa permanence de campagne pour les municipales. «On faisait la poussière, le café, on apportait des gâteaux… Un job à temps plein, mais ça me plaisait !»

L’attachement point dans sa voix. Pour cette ancienne travailleuse sociale, enfant du quartier de Wazemmes, il ne pouvait y avoir d’autre candidat. Encore moins d’autre président. Pour «Martine», elle aurait «foncé n’importe où pour convaincre les gens !» C’est déjà ce qu’elle fait lorsque, au cours des portes à portes, elle fait face aux reproches de certains administrés. « Rue des Postes, il y a pas mal de gens contre Martine Aubry. Ils râlent parce que c’est sale, que le camion-poubelle ne passe pas… Moi je leur dis, ce n’est pas Aubry qui va venir ramasser les poubelles ! Elle, elle a fait des jardins, ce n’est pas sa faute si les gens les dégradent…»

Pour François Hollande, elle ira. Peut-être pas avec le même enthousiasme. Mais quand même. «On ne peut pas continuer comme ça.» Elle, la bénévole des Restos du Cœur, est écœurée d’un président qui « donne tout aux riches ». Elle espère que les grandes lignes du programme socialiste, dévoilées au Bourget, mettront l’accent sur la solidarité et l’éducation.

Et puis le socialisme, Danielle l’a dans le sang. Un idéal « de fraternité », un « sens de la solidarité » qui se transmet de mère en fille, avec ces fétiches qui alimentent la mythologie – comme la photographie de Roger Salengro, figure du Front populaire et élu lillois, qui a marié sa tante. D’ailleurs, chez les Depootere, le socialisme est toujours une affaire de famille. Danielle a pris sa carte en 2000 avec son mari, quand le dernier de leurs enfants a atteint sa majorité et que le couple a « eu le temps ». Leur fille a suivi.

Alors, tant pis pour le candidat: au printemps, Danielle et les siens seront là pour défendre les valeurs qu’il porte.

 

Noémie Bertin et Mathilde Tournier


Ce reportage a été réalisé dans le cadre d'un enseignement auprès des étudiants de seconde année de la 86e promotion de l'ESJ-Lille ("Comment faire du journalisme politique sans sondages ni petites phrases"), coordonné par Stéphane Alliès. 

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