2012, les dockers à vifs

A Dunkerque, la présidentielle vue des docks.

A Dunkerque, la présidentielle vue des docks.

 © Quentin Laurent © Quentin Laurent

«La présidentielle? On verra ce qu’ils vont nous donner à nous !» lâche Christophe, l’air sceptique. Docker dunkerquois depuis une dizaine d’année, le trentenaire dit ne pas savoir pour qui il votera en avril prochain. Que son choix se fera à l’aune de ce que les candidats concèderont à sa profession. La politique n’est «pas vraiment» sujet de discussion courante sur les docks, le point est abordé avec précaution. Presque à reculons. Mais les regards n’en sont pas moins tournés vers l’élection présidentielle, avec l’envie de voir défendre leurs intérêts.
PENIBLE

Une petite dizaine d’hommes en combinaisons vertes sont postés sur le quai, à l’ombre de la grande grue. Clope au bec, sous le ciel gris, les gants dans la poche du pantalon. Ils piétinent, dévisagent le VTC Glory, imposant cargo de 150 mètres de long tout juste arrivé à Dunkerque. Ils vont y passer les huit prochaines heures, sur le pont et dans les cales, à charger des centaines de tonnes de sacs de sucre – 50 kilos pièce. Avant que le bateau ne reprenne sa route à destination de Tunis.

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« Aujourd’hui, ce qu’on veut, nous, c’est avant tout faire reconnaitre la pénibilité de notre métier » expose Franck Deffeur. Et de se battre pour empêcher de repousser l’âge de départ à la retraite, fixé à 59 ans chez les dockers. « Ici, on charge et décharge des bateaux sept jours sur sept, tous les jours de l’année, sauf le 1er mai » complète-t-il. Cela fait maintenant onze années que ce grand brun aux yeux clairs arpente les docks du port de Dunkerque. Selon lui, la plupart des dockers sont « de gauche » - plus Hollande que Poutou – tout en restant attentifs aux questions qui peuvent les concerner directement, comme la retraite et la pénibilité.
Cheville ouvrière du port, les dockers représentent une des dernières vraies corporations de métier. Les taux de syndicalisation y ont toujours été extrêmement élevés, et les syndicats puissants. A Dunkerque, la CSOPMI (Chambre syndicale des ouvriers du port mensuels et intermittents) rassemble la quasi-totalité des dockers locaux. Son président, Franck Gonsse, reconnait l’ancrage traditionnel du syndicat à gauche, même s’il ajoute qu’il n’a pas vocation à être « un syndicat politique ». « On travaille et continuera de travailler avec tous les gouvernements, quelque soit leur couleur politique » s’empresse-t-il de préciser.
 
VESTIGES

Historiquement, c’est la CGT qui a le plus longtemps fédéré les dockers locaux. A 66 ans, René Vandamme est un des derniers membres – retraité, comme les autres - de cette cellule, tombée en désuétude. Autrefois lieu incontournable de la vie des dockers, le local du syndicat a bien vieilli. Et ses couloirs déserts, à la peinture décrépie, font désormais plus office de musée, exhibant comme des trophées les coupures de presse qui narrent les combats sociaux d’antan.

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Quand il a commencé à travailler sur les quais, « à 18 ans et 3 mois » dans les années 60, quasiment tous les dockers étaient enrôlés à la CGT. Le syndicat faisait partie de la vie des hommes du port. Au moment des élections, ils votaient comme un seul homme. «  A gauche bien sûr, mais la vraie gauche », à savoir le Parti communiste. En avril prochain, pas question de changer de bord ; René votera Mélenchon. Parce que le PS, « ce n’est pas la gauche » avance-t-il, pétri de certitude. Et quand on évoque Bayrou, de passage à Dunkerque le temps d’un meeting, il pouffe : « Bayrou, ce n’est que la droite déguisée ! »
Amer, René Vandamme regrette la « dépolitisation » des dockers. Il pointe du doigt la CSOPMI, qu’il accuse d’avoir tué le combat social, en se positionnant « systématiquement » pour la négociation et contre la grève. Et d’avoir lentement happé la totalité des hommes du port. Pour Franck Gonsse, favoriser le dialogue social a permis au contraire de montrer la « fiabilité » des ouvriers « et d’attirer plus de clients » à Dunkerque. « Jusqu’à maintenant ça a payé » conclut le président du syndicat.
PANSEMENT ET JAMBE DE BOIS

Sur le pont du VTC Glory, les concernés ne se plaignent pas, « on a du travail toute l’année » admet l’un d’entre eux. « C’est notre adhésion et notre unité qui nous sauve » rajoute Franck Deffeur. Mais si tous semblent partager cet avis, les opinions diffèrent quand on évoque l’élection présidentielle. Le mythe du vote collectif fait figure de vestige, et l’unité de la bannière syndicale semble écornée quand se font entendre les préférences de chacun. 
« Je voterai comme d’habitude, c'est-à-dire que je vote pas » lâche « Phiphi », en jetant sa cigarette. Du haut de ses 38 ans, il dit n’être intéressé par aucun des candidats. « Quand un d’entre eux voudra vraiment se bouger, on verra ». Un désintérêt devenu monnaie courante chez nombre d’ouvriers, qui de plus en plus, sont tentés par un vote de contestation. Comme pour Pascal, le chauffeur. Chargé de conduire l’appareil qui permet de faire glisser les sacs de sucre dans l’énorme cale du VTC, il estime que « ce que font les politiques aujourd’hui c’est comme mettre un pansement sur une jambe de bois ». Il n’exclut pas de voter Marine Le Pen « pour faire chier » et parce que « de toute façon, elle passera pas ». Un choix également considéré par « Dédé ». 54 ans, dont 33 passés sur les docks, le corps usé par des années de labeur. « Le Pen ? Peut-être, on verra ». Certains donneront leur bulletin à Hollande, d’autres, comme Christophe, se décideront au dernier moment. « Mais ça sera pas Sarko, ça c’est sûr ».

Quentin Laurent

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d'un enseignement auprès des étudiants de seconde année de la 86e promotion de l'ESJ-Lille ("Comment faire du journalisme politique sans sondages ni petites phrases"), coordonné par Stéphane Alliès. 

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