Laurent Mucchielli
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Police & Co.

Suivi par 109 abonnés

Billet de blog 2 oct. 2009

Vidéosurveillance: un rapport officiel qui ne prouve rien

Un rapport du ministère de l'Intérieur sorti durant l'été 2009 affirme démontrer enfin l'efficacité préventive, dissuasive et répressive de la vidéosurveillance (rebaptisée «vidéoprotection» pour rassurer tout le monde). Ce 2 octobre, le premier ministre a annoncé le triplement du nombre de caméras - 60.000 en 2011, sur la seule voie publique.

Laurent Mucchielli
Sociologue, directeur de recherches au CNRS (Centre Méditerranéen de Sociologie, de Science Politique et d'Histoire). https://mesopolhis.fr/membres/mucchielli-laurent/
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un rapport du ministère de l'Intérieur sorti durant l'été 2009 affirme démontrer enfin l'efficacité préventive, dissuasive et répressive de la vidéosurveillance (rebaptisée «vidéoprotection» pour rassurer tout le monde). Ce 2 octobre, le premier ministre a annoncé le triplement du nombre de caméras - 60.000 en 2011, sur la seule voie publique.Ce rapport tombe à pic dans la mesure où les pouvoirs publics fondent aujourd'hui de plus en plus leur politique de prévention de la délinquance sur cette technologie, de sorte que toutes les collectivités locales sont progressivement confrontées à la question. Or l'analyse impartiale réalisée par les deux meilleurs spécialistes français de la question conduit à contester la plupart des affirmations de ce rapport. En réalité, l'efficacité de la vidéosurveillance n'est toujours pas démontrée. La France doit-elle s'engager les yeux fermés dans cette mode au moment même où l'Angleterre en revient avec dépit ? Est-il raisonnable d'y investir des budgets publics de plus en plus tendus, au détriment fatal de toutes les autres actions de prévention ?

On en doute sérieusement après avoir lu l’analyse de ces deux chercheurs:

«Une seule certitude: l'efficacité de la vidéosurveillance n'est pas prouvée»

La vidéosurveillance a montré son « efficacité en matière de prévention de la délinquance » affirme un récent rapport du ministère de l’Intérieur. Pourtant, dans ce rapport, rien ne permet de le démontrer. Examinons ses trois principales conclusions pour s’en convaincre.
1) La vidéosurveillance : un outil dissuasif ?

Cette conclusion s’appuie sur une analyse comparative des chiffres globaux de la délinquance entre l’ensemble des villes équipées avec toutes celles qui ne le sont pas. Or, d’une telle approche, rien ne permet pas de mesurer l’impact d’autres variables sur la délinquance. Comme le rappellent les études évaluatives étrangères, réalisées par des chercheurs indépendants, quelques règles méthodologiques élémentaires doivent être respectées pour conduire ce type de travaux
La première est de travailler sur des études de cas contextualisées afin d’isoler l’effet propre à la vidéosurveillance au regard d’autres variables telles que l’amélioration de l’éclairage public, le renforcement des effectifs policiers ou encore le changement de leurs modes d’action. La seconde est de distinguer les différents types de délits et de se garder de toute présentation en termes de pourcentages qui ne permet pas de rendre compte de la réalité d’un phénomène. Or, les auteurs du rapport présentent systématiquement l’évolution du nombre de faits sans en préciser le volume. Et, ils « mesurent » l’impact de la vidéosurveillance en s’appuyant sur les chiffres de la délinquance générale. Mais celle-ci recouvre des délits si divers qu’il est difficile d’en tirer un quelconque enseignement : chèques volés, infractions économiques ou au code du travail, autrement dit des délits sur lesquels la vidéosurveillance n’a pas vocation à agir !
Faute de respecter ces règles méthodologiques, il est impossible d’inférer une éventuelle baisse de la délinquance à la seule présence d’un système de vidéosurveillance. C’est pourtant le tour de force auquel se livrent les auteurs. Un exemple pour l’illustrer. Dans les 26 circonscriptions de sécurité publique dans lesquelles ont été réalisées des analyses comparatives, la délinquance de proximité semble, sur la période 2000-2008, connaître une baisse sensible (-33,8 %) en zones équipées de caméras. Mais la baisse est aussi significative (-30,5%) dans les zones non-équipées. Idem pour les atteintes aux biens : -28,1% en zones équipées, -26,1% en zones non équipées ! Si l'on considère que cette différence entre les deux zones (2 points) est minime, on peut donc affirmer qu'il est possible d'arriver à des résultats similaires sans caméra ! Telle n’est pas la conclusion des auteurs. Ils en déduisent, au contraire, une diffusion des bénéfices de la vidéosurveillance au-delà des zones équipées. Comment le savoir si l’on ne s’appuie pas sur plusieurs zones de contrôle (une seule ici, elles sont de 2 à 7 dans les études anglaises) et si l’on ne connaît pas précisément quels délits sont concernés ? La vidéosurveillance peut en effet générer des déplacements géographiques de la délinquance comme des déplacements de cibles.

2) Une amélioration des taux d’élucidation ?


Certes, la vidéosurveillance permet aux services de police d’élucider des affaires, mais une part

Eric Heilmann
Maître de conférences en sciences de l’information et de la
communication à l’Université de Strasbourg
Tanguy Le Goff
Sociologue à l’IAU île-de-France
Chercheur associé au CESDIP

(Une version plus développée et référencée du document est publiée sur www.laurent-mucchielli.org).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
La crise climatique attise les tensions au Kenya
Les questions d’écologie sont absentes des discours des candidats aux élections générales du mardi 9 août. Pourtant, avec un régime de pluies devenu « imprévisible », le pays subit fortement les conséquences du dérèglement climatique, qui aggrave des tensions existantes.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Afrique
Le pays suspendu à un scrutin à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Écologie
Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation
Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de rationalisation de la ressource des services de l’État.
par Mathieu Périsse (We Report)
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Pour la rentrée, préparons la riposte !
Bientôt, les vacances seront terminées. Et beaucoup se demandent maintenant de quoi sera fait leur avenir avec un gouvernement qui n’a concédé presque rien aux salariés, aux retraités et aux chômeurs en termes de pouvoir d’achat.
par Philippe Soulié
Billet de blog
La grosse entourloupe de l'AAH
Alors qu'on parle de la victoire de la déconjugalisation de l'AAH, alors qu'on cite les augmentations de ce minima social comme une exception du macronisme, personne ne parle d'une des plus grandes entourloupes des dernières années : la suppression du complément de ressources de 180 euros pour les nouveaux admis dans le système.
par Béatrice Turpin
Billet de blog
Loi pouvoir d'achat : Macron & Borne veulent prolonger notre ébriété énergétique
[REDIFFUSION] 42°C en Gironde. 40°C en Bretagne. 20 000 hectares partis en fumée. Lacs, rivières et sols s'assèchent. Les glaciers fondent. Que fait-on à l'Elysée ? On reçoit le président des Emirats Arabes Unis pour importer plus de gazole. A Matignon ? On défend un projet de loi « Pouvoir d'achat » qui vise à importer plus de gaz du Qatar et des Etats-Unis. Où est la sobriété ?
par Maxime Combes
Billet de blog
Le pouvoir d'achat des fonctionnaires vampirisé par quarante ans de néolibéralisme
Lorsque la spoliation du pouvoir d'achat des fonctionnaires devient une institution sous la Cinquième République...
par Yves Besançon