Tirs détendus

Les débats de ces derniers jours sur la possibilité ou l'impossibilité technique des tirs tendus, tels que ceux que l'on voit sur les documents de Mediapart, ne sont pas de la rosée du matin - loin s'en faut. Ils m'ont rappelé ma toute première enquête auprès de forces de maintien de l'ordre, en 1996, dont l'un des épisodes fut une séance de tirs tendus, lors d'une matinée détendue, comme on va le voir.

 

Dans le cadre d'un travail sur le maintien de l'ordre, j'étais convié à participer en mai 1996 à un entraînement d’une force de maintien de l’ordre (je restitue à peu près fidèlement ce que l'on peut trouver dans mon ouvrage de 2002, pp. 218-220). Un centre multi-usages d'entraînement accueillait ces compagnies en vu de sessions de perfectionnement des techniques de maintien de l'ordre. Ces techniques visent, comme on le sait depuis le travail de Patrick Bruneteaux, l'éviction progressive de la violence physique par un double travail de retenue de la force et de mise à distance des foules (notamment par l'emploi de moyens, comme le canon à eau ou le fusil lance-grenades, visant à repousser les foules en évitant le contact individuel).


L'un des exercices consistait ce matin-là à s'entraîner au tir de FLG (fusil lance-grenades). L'usage de ces fusils exige un commandement strict, pour éviter tout tir tendu. Les policiers se disposent en ligne, les fusils sont tenus verticalement. Un pourvoyeur distribue les cartouches, que les tireurs chargent par lots de cinq dans le magasin de leur fusil, avant l'ordre de tir, obligatoirement donné par un gradé. Les tirs doivent se succéder l'un après l'autre, de droite à gauche. Si l'uarme à feu d'un des tireurs s'enraye (cas de figure improbable aujourd'hui, puisque les FLG de l'époque, dont certains étaient présumés remonter à des prises à l'ennemi lors de la 2e guerre mondiale sont détrônés par des équipements type Cougar...), le pourvoyeur crie "halte au feu".


Le gradé me démontra l'impossibilité technique des tirs tendus. Si en effet un des tireurs effectue un tir horizontal, à hauteur du visage de l'adversaire, la grenade chute trop vite pour pouvoir atteindre quoi que ce soit à plus de dix mètres : l'ellipse est plane et de faible portée, comme il le montra par un tir tendu, qui vit en effet la grenade piquer très vite du nez et rebondir sur le sol humide de cette froide matinée de printemps. Cette démonstration édifiante confirmait le caractère de "technologie de distanciation", selon l’expression de Patrick Bruneteaux, qu'est le FLG ; qui ne touche pas les corps mais n'agresse que les sens des manifestants, et permet la dispersion indolore des foules.


Ces démonstrations achevées, les policiers se disposèrent en ligne, armes à la main. A la déception générale, les grenades furent laissées de côté, car la fumée qu'elles dégagent pouvaient gêner les exercices de moniteurs de tir qui ont priorité d'usage des lieux. On eu donc recours à des ersatz de grenade, des "patates" d'environ 500 g. Avant de procéder aux premiers tirs, on monta une petite compétition, afin de rompre la morne mécanique de l'exercice dont la technicité frustre ne promettait de divertir les agents ni de l'ennui ni du frimas. Il s'agissait alors de dégommer deux cuves de métal qu'un agent avait à la hâte placées l'une sur l'autre, à une bonne cinquantaine de mètres de la ligne de tir, et qu'il remettait en toute rigueur, à mesure que les cuves tombaient sous les tirs. La séance de tir tint ses promesses d'émancipation ludique. Les tireurs évaluaient leur aptitude au maniement du FLG, félicités ou rabroués, selon leurs performances, par le policier qui tenait le compte des tirs réussis et des tirs manqués. Afin d'atteindre la cible, les policiers inclinaient légèrement leurs fusils, à environ 20° de l'horizontale. Le projectile suivait ainsi une courbe à peu près plane, qui traçait un équilibre rectiligne entre la vitesse de projection et le poids de la patate. L'entraînement se transforma donc d'un seul coup en exercice de tir ciblé, en exercice de tir tendu, donc.


Tirons quelques enseignements de cette matinée. D’abord, comme l’enseigne depuis des lustres la sociologie des techniques, il n’est pas d’objet technique qui ne soit susceptible de détournement, il n’est pas de programme qui ne soit susceptible de se muer en anti-programme, pour reprendre les termes de Bruno Latour. Selon lui, en effet, l’humain et l’objet relèvent d’une même « grammaire » : l’humain et l’objet nouent et dénouent des alliances, l’humains s’adapte à l’objet, l’objet à l’humain. Le droit est également partie prenante de ces jeux d’alliance. Bruno Latour cite l’exemple des voitures dont le contact ne peut s’enclencher tant que la ceinture de sécurité n’est pas enclenchée ; bien vite, ce « programme » fut empêché par le droit (en fait, une mobilisation particulière d’un droit particulier face à un problème particulier), qui arrêta qu’un véhicule ne peut être maintenu à l’arrêt contre son conducteur, au risque de nuire à la liberté de circulation. Lorsque l’on déclare que les policiers ne peuvent (techniquement) opérer de tir tendu parce qu’ils ne peuvent (légalement) le faire, ou que les policiers ne peuvent (matériellement) parce que leurs armes ne le peuvent (techniquement – grâce à l’astuce de l’inclination de la crosse du Cougar « imposant de fait l’inclinaisaon à 30° pour le tir balistique »), on néglige que technique, droit et volonté forment de manière non ordonnée la décision individuelle. La technique ne commande pas au droit qui prime la volonté individuelle… Tout est mêlé, et l’ordre des choses n’est pas dicté par la nature des choses.


Ensuite, on pourra désespérer du récit de cette matinée. En effet, à quoi bon perfectionner la formation des policiers si le détournement est si aisé, au point d’être encouragé par la hiérarchie intermédiaire ? Faut-il se résoudre à se faire le spectateur amusé et désabusé de ce type de séances, en laissant aux idéalistes le souci de l’amendement des pratiques policières ? Sans doute pas. Ce que montre en effet cette séance, c’est l’importance qu’il faut accorder dans l’enseignement à la valeur réelle des pratiques au-delà de leur valeur seulement nominale. Car après tout, le gradé qui me démontra qu’il n’est pas de tir tendu possible avait absolument raison (et lui-même ne faisait pas preuve de cynisme ou de double jeu) : un fusil tendu à l’horizontale crache sa patate comme un pétard mouillé. Nominalement, le tir est tendu ; réellement, la patate est impotente. Mais si le tir veut être tendu vers un adversaire, il le sera avec une redoutable efficacité. Ce qui compte est donc moins la duplication des règles (qui encourent à tout moment le risque de l’impuissance par réduction à leur valeur nominale), que l’adhésion véritable à des normes de portée plus générale. De ce point de vue, le renversement de la finalité du lance-grenade en son exact inverse renseigne peu sur ce qui est employé sur le terrain au sein de cette unité. Il est tout à fait possible, en effet, que les policiers respectent à la lettre les prescriptions légales sur le terrain, parce que précisément ils sont en situation de donner du sens aux normes, tout en mettant un point d’honneur à exercer leur liberté sur la machine et sur la règle lors des entraînements, parce que précisément ils sont à l’entraînement.


Inversement, plus l’enseignement sera proche des conditions (morales et physiques) d’engagement sur le terrain, plus il respectera ce vieil enseignement de la sociologie américaine (« you can’t police by book ») selon lequel la norme enseignée doit être une norme pratique, autrement dit une norme inspirée des dilemmes moraux et concrets auxquels l’agent sur le terrain sera confronté. Mais on quitte ici le terrain du maintien de l’ordre, puisqu’en cette matière la part d’initiative laissée au fonctionnaire individuel doit être la plus restreinte possible. La doctrine du maintien de l’ordre à la française reste nourrie d’une part permanente de crainte : crainte de l’imprévu issu des rangs des protestataires, bien sûr, mais aussi de l’imprévu issu des rangs de ses propres forces.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.