Racisme: la volonté de savoir de M. le commissaire Le Bars

Le commissaire David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, ignore les recherches sociologiques sur le racisme dans la police, défend la thèse d'un « complot médiatique et politique » et me somme de l'éclairer. Je m'y emploie ici.

Secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, le commissaire David Le Bars, était interrogé le 5 juin dernier sur le site francetvinfo, à propos d’un échange que j’avais eu avec une journaliste du même site. La question adressée à M. Le Bars était celle-ci : « Fabien Jobard, chercheur du CNRS et spécialiste des questions de justice et de police, a déclaré sur franceinfo que "dans la police on n'est pas raciste, on le devient". Qu'en pensez-vous ? » La réponse de M. Le Bars a claqué : « M. Jobard, on le connaît ». A cette affirmation pour le moins comminatoire, M. le commissaire ajoutait : « Moi je demande à ce sociologue de nous donner des études qui nous permettent de prouver ce qu'il affirme, j’en suis moi-même choqué ». Puis il expliqua que la discussion actuelle autour du racisme policier est « un complot médiatique et politique ». 

M. Le Bars ignore donc la sociologie de la police, ce qui ne manque pas d’étonner de la part d’un fonctionnaire de ce rang (j’y reviendrai). Je partage ici volontiers quelques connaissances acquises en France autour de ces sujets. 

Dans la police, on n'est pas raciste, on le devient. Cette affirmation est l’enseignement majeur de la première enquête sociologique sur le racisme dans la police, publiée en 1992 aux éditions du Seuil sous la direction de M. Michel Wieviorka. Les policiers étaient amenés à parler en groupes (technique des focus groups) autour de leur travail. Beaucoup disaient qu’une fois passées les portes de l’institution policière, ils étaient confrontés à une culture institutionnelle qui tournait, entre autres éléments, autour d’une vision stéréotypée et hiérarchisante des individus selon leurs origines ; vision au terme de laquelle « les Arabes » se voient systématiquement affectés d’attributs négatifs et dévalorisants. Ces mêmes policiers expliquaient également que les tâches qu’on leur demandait d’effectuer les mettait très souvent aux prises avec la jeunesse immigrée ou descendante d’immigrés, puisqu’on leur demandait de se concentrer sur la délinquance de voie publique – laquelle est une délinquance de jeunes hommes sans occupation, population dans laquelle, par tout un ensemble de mécanismes comme la désindustrialisation, les jeunes immigrés et leurs descendants fournissent de gros contingents. Ainsi, qu’ils le veuillent ou non (et que cela choque M. Le Bars ou non), les policiers disaient qu’il leur était très difficile de ne pas souscrire à des stéréotypes qui sont, dans leur forme brute, des stéréotypes racistes.

Vieille enquête, produite alors que M. Le Bars n’était pas encore policier. Les recherches qui ont suivi et qui se sont en particulier multipliées dans les années 2000-2010, n’ont pas infirmé ce constat, mais ont diversifié les sources de connaissance et les diagnostics. Nous disposons ainsi désormais de recherches nombreuses sur les contrôles d’identité, par observations (celle que j'ai menées avec René Lévy ou celles plus récentes de l’équipe franco-allemande co-dirigée par Sebastian Roché, écarté il y a quelques mois de l’école des commissaires de police où il donnait des cours - voir son ouvrage De la police en démocratie, Grasset, 2016, ou encore celle de Jérémie Gauthier dans la revue Sociétés contemporaines en 2015) ou par sondages (ceux du Défenseur des droits, ceux de l’Institut national des études démographiques et de l'Insee avec l’enquête Trajectoires et Origines, mais aussi celle dirigée par Nicolas Jounin dans la revue Déviance et Société, 2015), qui montrent la sur-représentation des jeunes hommes noirs et maghrébins parmi les personnes contrôlées, ce quelle que soit la composition de la population présente sur les lieux - tout en assortissant ce constat de diverses observations. Dans la recherche de Jounin, par exemple, les jeunes blancs peuvent se dire tout autant contrôlés que les autres, car ils sortent plus souvent et ont plus souvent un usage festif des lieux publics (au passage, il est intéressant de relever que M. Le Bars ignore cette recherche de Nicolas Jounin. Il avait pourtant soutenu en 2016 que ce professeur de sociologie avait assommé un de ses subordonnés, au cours d’une opération qu’il dirigeait. Ne s'étant présenté à aucune des audiences, M. Le Bars ne s'en est jamais expliqué et Nicolas Jounin fut relaxé, quatre ans après les faits). Dans toutes les enquêtes, les jeunes noirs et maghrébins sont ceux qui sont, et de loin, les plus sur-contrôlés, et ils disent bien plus souvent que les autres être visés par des contrôles accompagnés de propos insultants ou dévalorisants. Les contrôles d'identité sont-ils constitutifs d'un « racisme policier » ? Les policiers obéissent dans ce cadre aux réquisitions du procureur de la République (que leur hiérarchie, toutefois, sollicite). Ces contrôles répétés, parce qu'ils sont bien plus fréquents en France qu’ailleurs en Europe et parce qu'ils portent en particulier sur les jeunes hommes minoritaires, finissent par naturaliser les stéréotypes. On en revient à : "dans la police, on ne naît pas raciste, on le devient". 

Les enquêtes au sein des services de police menées en France ne peuvent pas non plus être passées totalement inaperçues de M. Le Bars. Dans une observation récemment jointe à une procédure judiciaire, le Défenseur des Droits évoque une « discrimination systémique » dans la police. Il s’appuie pour cela sur des observations qualitatives produites par mes soins au cours de patrouilles de police en grande banlieue parisienne, publiées dans un ouvrage de Didier et Eric Fassin en 2006 (La Découverte). Dans ces observations, j’insistais là encore sur la difficulté pratique qu’ont les policiers, notamment en banlieue parisienne, à ne pas souscrire à des visions et des pratiques stigmatisantes, encouragés qu’ils l’étaient par des politiques de sécurité qui ne faisaient pas dans la dentelle. Didier Fassin lui-même, aujourd’hui professeur à Princeton et directeur d'études à l'Ehess, produisit en 2011 un long ouvrage consacré à une brigade anti-criminalité, dont les comportements observés par lui furent alors très commentés (La force de l’ordre, Le Seuil). 

Le Bars avance un argument au cours de son entretien sur francetvinfo : la police est aujourd’hui à l’image de la population. Il a raison de le souligner : depuis les dispositions Chevènement à la fin des années 1990, la police s’est bien plus ouverte aux diverses origines et la police de Seine-St-Denis ou de Paris est une police diverse, colorée, féminisée. Nous l’avons nous aussi maintes fois souligné, par exemple dans l’ouvrage publié avec Jacques de Maillard, Sociologie de la police (2015), aux éditions Armand Colin, dont je recommande la lecture à M. Le Bars. Dans cet ouvrage, nous rappelons qu’aux États-Unis, maints services de police comptent dans leurs rangs une proportion plus élevée de Noirs qu’il n’y en a dans la population de leur ville, mais que ces services peuvent tout aussi bien produire plus de violence à l’égard des Noirs qu’à l'égard des autres. Nous rappelons aussi la recherche de Jérémie Gauthier, publiée dans la revue Sociologie du travail en 2011 (et Prix du jeune auteur de cette année-là, accessible en ligne), auprès de policiers issus de minorités dans deux services de police, l’un en banlieue parisienne, l’autre à Berlin, qui disaient combien leur travail était rendu difficile par, encore une fois, la culture différencialiste de la maison, le racisme policier environnant. 

Par ces indications bien sûr un peu rapides, j’espère avoir répondu à la volonté de savoir que M. Le Bars a manifestée. Ces recherches et, j’espère, ces lectures aideront à comprendre que le « racisme policier » est un problème profond, complexe, irréductible aux fonctionnaires ni à leurs chefs, mais qui appelle de leurs chefs, justement, lectures et réflexions. Le savoir est en effet un élément clef aujourd’hui pour un commissaire de police (voir l’ouvrage de mon collègue Frédéric Ocqueteau sur ce point, publié en 2006 chez Armand Colin). Le niveau de diplôme requis pour être commissaire de police aujourd’hui est Bac+5 et les titulaires de ce concours extrêmement sélectif sont souvent également titulaires d’un diplôme de Sciences Po. Ces fonctionnaires sont des « directeurs et concepteurs » de la police nationale. Il est facile d’opposer « l’homme de terrain » au « chercheur dans sa tour d’ivoire », mais cela diffuse une image erronée des deux métiers. Et pour penser un problème aussi lourd que celui du racisme policier, pour se donner les moyens de le traiter, mieux vaut ne pas se réfugier derrière la facilité, le déni ou l’ignorance. 

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