L'entretien de la peur

Ce billet est une réaction à l'entretien qu'a donné aujourd'hui l'éditeur Eric Hazan à Mediapart. M. Hazan livre un condensé fort éclairant d'un régime critique de la police aujourd'hui trop courant : l'inversion mimétique. Et ce régime conduit malheureusement à grandir ce que l'on se fait fort de conjurer, la peur.
Ce billet est une réaction à l'entretien qu'a donné aujourd'hui l'éditeur Eric Hazan à Mediapart. M. Hazan livre un condensé fort éclairant d'un régime critique de la police aujourd'hui trop courant : l'inversion mimétique. Et ce régime conduit malheureusement à grandir ce que l'on se fait fort de conjurer, la peur.

NB. Ce billet invite à une réflexion sur la nature du savoir critique sur la police, car cette institution a elle aussi la particularité de produire un savoir et d'entraîner ceux qui l'observent ou la contemptent dans une relation de dangereuse séduction. Le billet ne vise donc pas Eric Hazan ni ses activités d'éditeur ou d'écrivain qui me verraient son premier défenseur si elles se voyaient menacées...

 

La peur est le point de départ de l'entretien. Eric Hazan décrit un arsenal pénal qui place la France à l'aube d'un régime militaire, d'un régime fondé sur la peur. L'argument est toutefois de nature prophétique : ce que l'on voit annonce ce qui sera; ce qui est est parce que sera. L'antiterrorisme n'a rien à voir avec le terrorisme. C'est un mode de gouvernement. (...) Quand on voit dans les gares et les aéroports, les soldats en treillis et en armes, ce n'est évidemment pas destiné à dissuader d'éventuels suppôts de Ben Laden. C'est pour que la présence de gens en armes dans les gares et les aéroports nous paraisse, à nous autres, les braves gens, normale. Parce qu'un jour, ça aura son utilité. "Un jour" : on remet à demain la démonstration de ce que l'on dit, et en même temps on annonce que ce lendemain sera le jour de la peur triomphante. Il s'agit d'une prophétie de malheur.

 

Prophétiser le malheur est l'exercice qui consiste à ce que toujours la peur prime la raison et la responsabilité. La responsabilité, c'est d'abord un certain rapport aux faits, à la vérité. Contre-exemple : Dans l'affaire qui défraie les journaux en ce moment, comme dans celles qui ont valu les arrestations de jeunes gens fin 2007 et début 2008, où on a trouvé des fumigènes et d'autres substances, la police a construit de toutes pièces le mouvement anarcho-autonome. Il n'existe pas. C'est une pure construction des renseignements généraux, reprise par la presse avec une docilité digne d'éloges. Avec si peu de fondement qu'en ce qui concerne les jeunes arrêtés début 2008, ils ont été obligés de les relâcher. Ça ne tenait pas la route mais ça préparait le terrain pour ce que nous vivons en ce moment. Plus loin : L'une des raisons qui me font penser que cette affaire est une construction policière, c'est que le blocage des trains en ce moment, sans aucune actualité sociale, de façon purement gratuite... je ne vois pas que des gens qui s'intéressent à la politique puissent se lancer dans une affaire aussi absurde.

 

On a sans doute raison de tenir l’article sur l’association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste pour un arsenal pénal préventif, qui donne à l'Etat une capacité d'intervention considérable alors même qu'aucun fait n'a été constaté (la FIDH avait demandé son abrogation en 1999). Mais on ne peut pas se permettre de faire croire en mêlant savamment le groupe supposé et l'acte commis, ou en prêtant à la police (judiciaire) la rationalité (politique) des auteurs supposés, que les actes de sabotage ou de cabotinage (je ne veux pas en surestimer la portée ni pénale ni politique…) contre les TGV sont "pure construction". C'est bien la responsabilité à l'égard des faits, à l'égard de la réalité, qui est en jeu. Car si M. Hazan a les éléments en mains pour affirmer que la police a fabriqué "de toutes pièces" les TGV en rase campagne, qu’il les livre; soit à la justice (ça aidera les prévenus), soit à la presse (ça aidera la société). Mais M. Hazan n'a que conjectures à agiter.

 

On touche bien là à l'épistémologie de la prophétie de malheur : son rapport à la connaissance. Le discours de la peur que vend M. Hazan est l'exact symétrique de celui qu'il dénonce : il reproche à la police (i.e. l’Etat, le fascisme qui vient etc.) de voir partout conspiration, intrigue, machination, complot, mais la seule chose qu'il est à même de lui opposer, c’est de n’être que conspiration, intrigue, machination, complot… Mécanisme de l'inversion mimétique.

 

Et l’augure de se rendre, comme il était à craindre, au chevet des fameux « quartiers populaires » : Il n'y a qu'à voir comment les gens sont arrêtés et interrogés dans la rue. Tout le monde peut le voir. Il suffit d'habiter dans des quartiers populaires pour constater comment la police se comporte vis à vis de citoyens français ou étrangers, peu importe. Il y a dix ans, on ne traitait pas les gens comme ça, c'est un effet secondaire de l'antiterrorisme. Tout au contraire, M. Hazan. Tout porte à croire que il y a 10 ans, c’était pas mieux. Pire, sans aucun doute. Il faut pour cela se donner la peine d'interroger les parents ou oncles de ceux dont (à la place desquels) on parle. Il y a dix ans, la France se faisait condamner pour torture par la CEDH (1999), des émeutes éclataient à Dammarie-lès-Lys parce qu'un jeune homme s'y faisait tuer par un policier (1997), ainsi qu'à Toulouse (1998), pour la même raison, à Lille-Sud (2000), pour la même raison. Il y a 20 ans, nous étions en première cohabitation. On discutait réforme du Code de la nationalité, l’avocat ne pénétrait pas en garde à vue, pas même à la 23e heure, on n'avait ni Conseil de l'Europe, ni CNDS, et à peine un C. déontologie (quant aux détenus, ils n'avaient pour ainsi dire pas de défense contre les mesures prononcées contre eux par l'Administration pénitentiaire) ; il y a 30 ans, on discutait « Sécurité et Liberté », seul le Conseil d'Etat réussit à contrecarrer un projet du gouvernement visant à instaurer des retours forcés, y compris d'enfants français, les Beaufs s’en donnaient à cœur joie dans les cités (près de 20 morts en 1983...), la police lâchait des chiens sur des jeunes avant de tirer sur Toumi Djaidja, la France n’autorisait pas le recours individuel à la Cour européenne des droits de l’homme, les étrangers n’avaient pas le droit de former des associations librement… J’en passe. La prophétie peint le futur au plus noir, et oublie le passé le plus immédiat.

 

Au départ des libertés fondamentales, il y a selon moi une éthique à l'égard de ce qu'est l'ordre des faits. Il est peu reluisant de voir la presse ou les universitaires figer dans le marbre la notion d'ultra-gauche, les mouvances anarcho-quelquechose, etc. Il est inquiétant de voir le droit pénal se réformer à une vitesse telle que de nouvelles dispositions sont prises lorsque les précédentes ne sont même pas encore applicables. Il est dangereux de voir un cycle de politique publique se routiniser : un fait divers, une réforme, un fichier. Tout cela nourrit la peur, à laquelle on ne doit opposer qu'une lucidité plus forte et plus froide.

 

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