La désillusion

Voici un court poème sur la vie de Souleymane. Il abhorre l’injustice sociale dont il est victime en Seine-Saint-Denis. Au lendemain des émeutes de 2005, Jacques Chirac déclarait que tous les enfants des quartiers difficiles étaient tous les filles et les fils de la République. Et pourtant...

LA DÉSILLUSION

 

 I

 

Jeune Souleymane, éveille-toi enfin.

Tu habitais une zone sensible, mais ce mot, pour toi, ne voulait rien dire. Ta résidence était haute comme une muraille de prison et tu logeais avec les cafards, les rats.

Ton père était un aliéné des bistrots. Lorsqu’il te souriait, ses lèvres s’enflammaient : l’alcool lui rongeait le cerveau, les os. Il ne te reconnaissait même plus parce que ses yeux brûlaient de mépris pour l’incompétent que tu étais.

Dans la cité des Oliviers, tu longeais des couloirs, des murs. Parfois c’était des voies ferrées. Tu imaginais un château dans les arbres ; au bout de leurs branches, il y avait des tours depuis lesquelles tu apercevais une lune lointaine : Marianne. Mais cela, c’était bien avant que tu ne jettes une pierre contre une voiture de police. Tu n’as pas compris que l’on te demande ta carte d’identité, que l’on te fouille. Tu as alors brandi ton poing… Ton seul moyen de lutter contre l’injustice.

 

II

 

Tu as été un bandit

On t’appelait Souleymane le Grand

La justice t’a condamné

Tu n’as plus d’empire

Et tous tes hommes ont été arrêtés

 

III

 

Maintenant tu longes les murs d’une cellule de prison

 

Tu as grandi bien trop vite

Tous t’ont abandonné bien trop tôt

 

Tu n’es plus Souleymane le Grand

Mais un bouffon

Penses-tu

 

Hélas

Ô Souleymane

Les armes

 

La violence

Règnent encore sur ton empire

Tuent

Toujours

De jeunes innocents

 

IV

 

Te voici en isolement

 

Dans l’obscurité et le silence

Tu réfléchis à ton existence

Et cela transperce ton cœur

 

Tu crois avoir eu une mère

Mais tu ne sais plus

Parce que selon toi elle n’existe plus

 

Tu crois avoir eu un père

Mais tu ne sais plus

Parce que selon toi il n’existait déjà plus

 

Souleymane

Il y avait des châteaux dans les arbres de ta cité

Te souviens-tu

C’est toi qui les avais construits

Tous tes rêves au sommet des branches

Tu regardais au loin le soleil déjà couché

Marianne grandissait au-dessus de ta tête

Et tu te croyais fils de Sa nation

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