« Grand et Petit » univers poétique des Réprouvés

Du dramaturge allemand Botho Strauss, « Grand et Petit » est le récit d'une errance si particulière qu'elle en devient universelle, poétique et politique. Incarnée sur scène par des actrices aussi fameuses que Edith Clever, de l'autre côté du Rhin, Bulle Ogier en France ou Cate Blanchett, en Australie, le personnage de Lotte est devenue un classique du répertoire contemporain.

 En 1982, j’ai dix-neuf ans et je suis entré en première année d’études universitaires de Lettres, à Lyon. Le théâtre est déjà ma passion depuis 5 ans et, si je suis résolu à aller jusqu’à la licence et à l’obtenir, je prévois secrètement que mes autres études seront théâtrales et de préférence dans une école d’acteurs. Depuis deux ans, mon ex- professeur de français du lycée, devenue une amie, souscrit pour moi un abonnement au TnP de Villeurbanne. Soit 5 spectacles par an pour un coût très modeste de 60 francs, soit 12 francs le spectacle, autrement dit, à peine 2 euros, aujourd’hui … C’est cette amie qui choisit les œuvres à voir, je lui fais confiance. Et, cette saison-là, la création imposée par la souscription à l’abonnement est « Grand et Petit » d’un certain Botho Strauss, mis en scène par les Ateliers Contemporains Claude Régy comme on peut le lire dans le document très succinct de présentation, en début de saison. A cette époque, se renseigner sur les spectacles des théâtres publics était une gageure, tant la documentation se limitait, le plus souvent, à quelques articles dans une presse généraliste et nationale (encore fallait-il y avoir accès et en être familier).

La pièce se joue au printemps, à la fin de l’année universitaire et mon amie, indisponible ce soir de représentation, me confie son billet pour le revendre éventuellement. Je ne connais pas Botho Strauss, je ne connais pas la comédienne principale Bulle Ogier, je ne connais pas Claude Régy et je suis naturellement bien loin de m’imaginer que je deviendrai ami avec celui-ci et ce, jusqu’à sa mort, 37 ans plus tard, ni que je bénéficierai de son enseignement artistique qui comptera plus que tout.

 La pièce de Botho Strauss est éditée chez Gallimard, mais je ne l'ai pas lue, faute de temps (les récents partiels du second semestre à la Faculté m’ont obligé à étudier d’arrache-pied la grammaire française historique, Le Roman de Renart et la littérature du Moyen-Age, L’Illusion comique de Corneille, Le Ravissement de Lol V.Stein de Duras, les Scènes de la vie d'un propre à rien de Eichendorff, et peut-être même Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier, ouf !).

LES VOIES DE DIX STATIONS

 « Grand et Petit » annonce la feuille de salle distribuée au début de la séance, dure plus de 4 heures. Je ne me souviens plus si elles étaient entrecoupées d’un entracte mais j’ai encore dans l’oreille, ce bruit un peu mat et de plus en plus fréquent, au gré des minutes du spectacle, des sièges que quittent, de plus en plus nombreux, les spectateurs qui dérangent leurs voisins en se faufilant le plus discrètement possible vers la sortie. On peut apercevoir de brefs rayons de lumière jaune qui écorchent l’obscurité, lors des entrebâillements des portes de salle actionnées par les placiers du Théâtre, dont la mission est aussi d'assurer le confort des spectateurs. De temps à autre, c’est le bruit plus sec et plus net d’un strapontin qui claque. L’hémorragie semble ne pouvoir s’arrêter. Puis, le calme revient. Comme unanime. Mystérieux et presque inquiétant. Ce sera ce même public qui agira de même lors des premiers spectacles de Pina Bausch présentés au cours des saisons suivantes ou pendant la représentation de Par les villages de Peter Handke mis en scène là encore par Claude Régy, en 1984.

 « Grand et Petit » narre les pérégrinations d’une femme entre deux âges, Lotte (diminutif de Charlotte) Kotte, des bancs sableux du Maroc (Agadir), jusqu’aux déserts brumeux de l’île de Sylt, en mer du Nord en passant par diverses villes allemandes jusqu’à un « nulle part » et autres destinations inconnues. Solitaire car fraîchement séparée de son compagnon Paul qui l’a quittée assez brutalement, elle erre, indéterminée, entre chambres d’hôtel, immeubles d’habitations privées, buildings professionnels, une cabine téléphonique qu'elle transforme en bivouac personnel, un arrêt de bus ou un jardin, la salle d’attente d’un médecin. Indéterminée quant à son but final dans ces voyages qui semblent la porter surtout au hasard des lieux qu’elle hante plus ou moins longuement, bavarde impétueuse qui harangue des passants, des inconnu-e-s, un Ange du Dégoût ou une ancienne camarade de classe qu’elle croit retrouver ou reconnaître simplement à sa voix dans le souffle déformé d’un interphone, sans qu’on sache bien si elle affabule ou non.

Nord Sud

Est Ouest

Long Large

Nord Est

Nord Nord-Est

Lointain impensé…

Où aller ?

Chaque pas peut être le mauvais

Où, dans ce partout ?

Extrêmement libre, entrêmement libre :

Fondamentalement…

 Dix stations, dix tableaux comme dix séquences. Dont l’une intitulée « Station », justement et, une autre « Dix chambres ». Dix scènes entrecoupées de noir (selon les indications de l’auteur). Stationendrama à la Brecht ? En tout état de cause, cette expression "extrêmement libre" résonne plutôt lugubrement, comme un mantra dont sa principale instigatrice tente de s'auto persuader qu'il va la sauver d'un univers qui la cerne, l'isole de plus en plus, lui claque à la figure des portes, sas de portes, couloirs, parois venimeuses contre lesquelles se blottir serait folie masochiste. Et Lotte de se cogner, toujours plus vaillante, malgré tout. Une bonne volonté qui semble ne jamais s'éteindre, malgré la force des tempêtes qu'elle affronte, dans une aphone communication avec tous ces autres qui paraissent encore plus perdus qu'elle, sévèrement rangés dans leurs cases aux murs toujours trop imbécilement étanches.

Ironie ou inconscience d'une désormais "réprouvée", "proscrite" de la société? Lotte a beau, longtemps, balader en bandoulière un carton à dessin, souvenir de son ancienne activité professionnelle, le noir bouilli de l'accessoire semble un faire-part de deuil aux dimensions elles aussi déréglées. Et chaque fois que son nom est prononcé par des personnages, Lotte Kotte, je ne puis, pendant la représentation, curieusement m'empêcher d'entendre "L'autre côté"...

À chaque noir, tombant sur la scène, descend le couperet d’une trop grande façade d’immeuble moderne. Froidement gigantesque : une métonymie du mur berlinois encore tristement accablé, à cette époque là ? Tandis qu’à l’arrière plan, on devine la mise en place, par des techniciens de plateau invisibles, de nouveaux éléments de décor. Ou plutôt de « non décor » car tous les espaces montrés semblent si vastes, si disproportionnés. Minéraux. Ou même : lunaires. Tant ils sont désertés du moindre accessoire. Gigantisme de l’architecture. De la scénographie. Du métal gris glacial. Du bois brut et de ses angles très acérés. Des ténèbres. Même au Maroc, la lumière semble si blanche que le livide devient pénombre. Trompe-l’œil des perspectives et naturalisme si exacerbé qu’il en devient abstrait. Dimensions géantes qui ne font que davantage ressortir la taille moyenne des comédiens (une quinzaine) et, surtout de Lotte Kotte interprétée par Bulle Ogier, omniprésente. Au fur et à mesure du spectacle, la couleur de ses vêtements défraîchit. Se casse, se hâche aussi son débit de paroles, rauque, le timbre. Jusqu’à son dernier échange avec une femme médecin (interprétée alors par Christine Boisson) qui, la découvrant dans sa salle d’attente, lui demande pourquoi on ne l’a pas appelée.

 -LE MÉDECIN : Vous aviez pris rendez-vous pour ce matin ?

-LOTTE : Non, je suis seulement venue comme ça.

-LE MÉDECIN : Allez-vous-en, s’il vous plaît.

-LOTTE : Oui.

 Lotte sort lentement. Le médecin ferme la porte derrière elle. Va dans son cabinet. Ferme la porte. Noir. Fin.

 Ce « Oui » à peine audible, perceptible est, en fait un « non » intérieur. Le non de ceux qui refusent que l’état du monde, l’état des choses soient irrésolus. Mais ce « non » ne fait pas pour autant de Lotte la sœur de Bartleby. Car contrairement à son homologue imaginé par Melville, elle « aimerait mieux ». Précisément. « She would prefer to »… Sauf que ce sont les « autres » qui ne veulent pas. Etre avec elle. Ou qu’elle soit avec eux. « En compagnie », « Famille au jardin » : dans ces deux tableaux, tout comme dans « Maroc » ou « Veille de nuit », Lotte est la spectatrice, l’auditrice malgré elle, de tranches de vie qui ne la concernent pas directement mais dont elle aime être l’avide curieuse pour mieux regarder comment s’organise un clan, une entente, une complicité. Elle recueille ainsi parfois des confidences qui ne se savent pas même amères: "Depuis que je connais l'inquiétude, je peux me passer de la joie et du désir. L'inquiétude remplit entièrement un homme, la joie n'en sera jamais capable."

UNE VOIX POUR TOUS LES DÉCLASSÉS

 Y compris parmi les spectateurs qui ont préféré quitter la partie, pendant la représentation, ils ne pourront jamais oublier, s’ils l’ont vue jusque là, la silhouette presque liquide et parfaitement labile de Bulle Ogier face au tableau des interphones, devant une autre gigantesque façade d’immeuble. Mais aussi le bruit des grésillements de certains interphones ou les voix déformées par les microphones des habitants de l’immeuble qui répondent assez sèchement aux appels de Lotte qui sonne un peu partout, tente d’entrer en contact. J’ai appris, des années plus tard, que ces voix, pour la représentation, n’étaient nullement enregistrées sur bande magnétique. Claude Régy avait demandé aux acteurs de répondre en direct à Bulle/Lotte, avec des micros, dissimulés en coulisse, derrière l’imposante façade de verre et de métal, l’ingénieur et créateur du son, Philippe Cachia s’occupant de déphaser ou non les timbres, les rendre lointains ou proches, aigus ou presque inaudibles, avec, parfois, des interférences.

Tout cela formait une poésie sonore déclinant tous les isolements, les prostrations, ou au contraire, les clameurs ébahies ou incongrues de certains résidents.

L'architecture gigantesque et froide de l'imposante façade de l'immeuble contre laquelle se cogne la solitude de Lotte, déréalise l'ensemble. Aux lignes droites acérées et dures du métal et du bois brut, répond, ironiquement, la fausse perspective en biais de lueurs au néon vert qui accentuent un peu plus l'hostilité d'un environnement devenu impersonnel. Photo: X - tous droits réservés. L'architecture gigantesque et froide de l'imposante façade de l'immeuble contre laquelle se cogne la solitude de Lotte, déréalise l'ensemble. Aux lignes droites acérées et dures du métal et du bois brut, répond, ironiquement, la fausse perspective en biais de lueurs au néon vert qui accentuent un peu plus l'hostilité d'un environnement devenu impersonnel. Photo: X - tous droits réservés.

 On peut croire, en lisant ce récit d’un spectacle marquant, qu’il n’y a rien de si extraordinaire à représenter la déshérence d’un personnage se paumant dans la vastitude d’un monde taillé trop grand pour elle. C’est oublier bien vite que l’esthétique du fragment, début des années 80, n’était pas si répandue. Que proposer des fresques de la sorte heurtait forcément des spectateurs habitués à des histoires, pièces linéaires, plus ou moins académiques. Même chez Adamov, Brecht, Ionesco, Beckett, une relative unité de lieux, d’action, de temps, ne fracassait pas la réception d’une représentation du réel aussi perturbée.

Aujourd’hui, nos pratiques de relations sociales ou nos consultations de sources d’information se sont largement familiarisées avec le fragmentaire, - trop, sans doute -, la discontinuité d’une fable, ses lacunes. Volontaires ou non.

Le cinéma allemand, à la même époque, avait semblé révolutionnaire, y compris en France, pourtant largement accoutumé, avec la Nouvelle Vague, à un déphasage du récit. Or, même chez Rohmer, chez Truffaut et consorts, une idée de trajectoire maintient, comme une armature, la totalité du récit cinématographique. Le premier et le seul qui le dynamitera vraiment est Godard : Passion est peut être le plus radical et le premier film qui secouera les consciences du spectateur, à l’instar du théâtre des années 80.

Avec Botho Strauss, naît réellement une idée du Théâtre, de la Représentation qui fait même vieillir, en Europe, Fassbinder, Vinaver, lesquels, même en innovant dans la poétique de leur théâtre, ont continué de composer des textes assez univoques.

Juste avant Botho Strauss, il y eut, dans le cinéma allemand, Wim Wenders et son « Alice dans les villes », par exemple : récit d’une errance d’un trentenaire obligé de prendre en charge une enfant abandonnée par sa mère. Le voyage est hésitant, indécis, il raconte, surtout, politiquement, l’interrogation d’un homme qui ignore comment envisager d’accompagner une génération à venir dans son épanouissement éventuel.

UNE VOIE POUR DE LOINTAINS CHEMINS

A sa façon, Botho Strauss et son héroïne apparemment si dérisoire, Lotte Kotte, pose aussi, en 1980, des questions éminemment politiques et qui, curieusement, resurgissent, aujourd’hui : que faire, quand on est un-e déclassé-e, livré-e à soi-même, incapable de lire dans des boussoles que Nord et Sud affolent sans cesse, contraint-e de se cogner contre les lézardes de murs qui refusent, obstinément, de tomber ou continuent, au contraire de se dresser, s'établir ?

On a longtemps émis l’hypothèse que, venues d’Allemagne, toutes les œuvres - écrites, cinématographiques, théâtrales, plastiques - traçaient plus ou moins nettement ce sentiment diffus de culpabilité tenace mais inconscient d’un peuple qui ne savait comment exprimer tous les remords conséquents eu égard aux événements scandaleux que la période nazie a engendrés.

 Plus forte, malgré tout, sans le vouloir, Lotte Kotte continue d’être la porte-parole de tous ceux qui, déshérités de tout lieu, de toute famille, de tout clan, - migrants obligés de flotter dans des mers qui ne sont évidemment pas des alliées bienveillantes, réfugiés politiques menacés à tout instant de disparaître, femmes seules isolées, avec enfants ou non, obligées de fuir des foyers violents, résistent, malgré tout.

 En 1982, cette première expérience d'un théâtre d'art qui sait poétiser un texte destiné à la scène au point d'en extraire le suc, les essences et faire confiance à la radicalité de partis pris, restera fondamentale. Je ne le sais pas encore, lorsque quittant le théâtre, une nuit printanière avec son ciel étonnamment clair, me raccompagne. Mais les bribes de cette fresque resteront à jamais en mémoire. Elle ouvrira la voie à de multiples chemins. Et l'ombre de Lotte se laisse souvent retrouver, apparaître au détour d'une tranche de vie, d'une parole entêtante, d'un bruit un peu trop obstiné de dictaphone, d'interphone, de sonnette, ou dans le calme camphré d'un hall d'hôpital...

Des spectateurs heurtés par une telle esthétique théâtrale et qui ont choisi de fuir, à plusieurs représentations des spectacles de Claude Régy, ont reconnu souvent, après, que néanmoins leur trace est restée à jamais indélébile

 En mai de cette année là, au TnP de Villeurbanne, ceux qui, fascinés par Bulle Ogier et toute la troupe des Ateliers Contemporains, dans le public, ne leur ont pas claqué au nez, en s'enfuyant, les portes du théâtre, se sont levés quelques secondes après le noir final et ont, comme une pluie bienfaisante après une période hallucinée de trop longue sécheresse, fait tomber, grâce à leurs mains ainsi tendues et s'agitant les unes contre les autres, des rangs jusqu'à la scène, des salves émues de gratitudes...

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Générique de la création par les Ateliers Contemporains: Création TNP Villeurbanne, du 5 au 28 mai 1982. Puis Théâtre national de l'Odéon, Paris, du 17 novembre au 6 décembre 1982.

Actrices, acteurs: Bulle Ogier, Christine Boisson, Yveline Ailhaud, Claude Degliame, Muni, Axel Bogousslavsky, Jean-Claude Leguay, Daniel Martin, Xavier Marchand, Yavuzer Cetinkaya, Miloud Khetib, Gilbert-Maurice Duprez, Maurice Teynac, Rita Maïden.

texte français: Claude Porcell et Claude Régy, Scénographie: Roberto Platé, costumes: Domenika Kaesdorf, Lumières: Geneviève Soubirou.Son: Philippe Cachia.

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Grand et Petit, (Groß und Klein) de Botho Strauss, texte français: Jean Launay, © Paris, Gallimard, éd. du Monde entier, 1980.

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