Laïcité et études de genre : même combat !

L’actuel projet de loi de refondation de l’école de la République porté par Vincent Peillon est très ambitieux quant aux valeurs que l’école doit faire partager aux élèves. L’article 3 est on en peut plus clair.

L’actuel projet de loi de refondation de l’école de la République porté par Vincent Peillon est très ambitieux quant aux valeurs que l’école doit faire partager aux élèves. L’article 3 est on en peut plus clair. Dans sa première rédaction il indiquait :

« Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l'école de faire partager aux élèves les valeurs de la République, parmi lesquelles l’égale dignité de tous les êtres humains, l’égalité entre les femmes et les hommes, la solidarité et la laïcité qui repose sur le respect de valeurs communes et la liberté de conscience. »

L’assemblée nationale, en seconde lecture, l’a complété ainsi le 5 juin 2013 :

« Sont ajoutées cinq phrases ainsi rédigées :

« Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser. Il veille à l’inclusion scolaire de tous les enfants, sans aucune distinction. Il veille également à la mixité sociale des publics scolarisés au sein des établissements d’enseignement. Pour garantir la réussite de tous, l’école se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale. Elle s’enrichit et se conforte par le dialogue et la coopération entre tous les acteurs de la communauté éducative. » ;

2° Le deuxième alinéa est complété par deux phrases ainsi rédigées :

« Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité. Par son organisation et ses méthodes, comme par la formation des maîtres qui y enseignent, il favorise la coopération entre les élèves. » 

Le message est explicitement insistant : « l’égalité entre les femmes et les hommes » est reprise et élargie par « l’égale dignité des êtres humains », appuyée sur la conviction que  « tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser. » L’objectif est sans ambiguïté : « l’inclusion scolaire de tous les enfants, sans aucune distinction ».

 Cet objectif de lutte contre toutes les discriminations est consubstantiel à la laïcité, valeur émancipatrice.

Faut-il alors, comme l’a fait récemment Vincent Peillon, opposer « l’égalité filles-garçons » à ce qu’il appelle « la théorie du genre »[1] ?

De nombreux sociologues, philosophes, universitaires ont vivement réagi à cette reprise par le ministre de l’éducation nationale d’une invention idéologique réactionnaire, « la théorie du genre », alors que les chercheurs eux-mêmes sont engagés dans des études de genre, qui mettent en lumière les origines de l’inégalité entre les sexes, non pas dans les seules différences physiologiques et anatomiques entre hommes et femmes, mais dans la langue, les pratiques, les représentations et les valeurs[2]. Ces études aident à comprendre la complexité des résistances à l’émancipation de tous[3].

Cette confusion est d’autant plus gênante qu’il serait fondamental, dans la perspective d’un enseignement de la morale laïque à l’école et d’un enseignement laïque de la morale[4], de nourrir des études sur le genre à l’école la réflexion des élèves et de ceux qui les accompagnent dans cette réflexion.  Un rapport remis en novembre 2012 à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et publié en janvier 2013[5] a fait dans ce domaine des propositions touchant notamment à la formation initiale et continue des enseignants.

« Introduire dans la formation des enseignant-e-s (depuis l’enseignement en maternelle jusqu’au supérieur) des enseignements obligatoires sur le genre qui donneraient lieu à des questions ou évaluations lors des épreuves de recrutement.

Inciter les académies et les acteurs et actrices de la formation continue des enseignant-e-s à développer la formation genre en direction des enseignant-e-s de la maternelle au supérieur. »

Le champ scolaire est lui aussi en effet structuré par le genre. Il convient de définir ce concept, comme le fait le rapport déjà cité Egalité entre les femmes et les hommes - Orientations stratégiques pour les recherches sur le genre :

« Le genre est d’abord un concept, initialement issu des sciences médicales et de la grammaire française puis repris par les sciences sociales, qui aide à mettre au jour, en les questionnant, les rapports sociaux entre hommes et femmes. Si la définition du concept peut susciter des débats, comme tout concept, on peut retenir, avec les auteur-e-s d’un manuel consacré à ces recherches, que le genre renvoie simultanément à trois dimensions :

  • les différences entre femmes et hommes sont aussi le résultat d’une construction sociale qui attribue des rôles, des statuts, des qualités, des aptitudes, des goûts... différenciés ;
  • les relations entre femmes et hommes sont insérées dans un rapport de pouvoir, c’est-à-dire que ces relations structurent l’organisation sociale autour d’un dispositif hiérarchique qui pose la supériorité du masculin sur le féminin et à partir duquel se dessine le devenir des individus et des collectifs ;
  • les catégories d’hommes et de femmes, de masculin et de féminin, sont pensées en interaction, comme étant définies l’une par rapport à l’autre. Le genre concerne donc autant les femmes que les hommes, le masculin que le féminin. »

Les sociologues ont ainsi mis à jour le « curriculum caché » qui s’acquiert implicitement au cours de la scolarité. On n’en retiendra ici que quelques exemples. Les observations du fonctionnement des classes font apparaître que les enseignant(e)s n’interagissent pas de la même manière avec les élèves filles et les élèves garçons. Ces derniers bénéficient d’une part d’attention plus grande, même lorsque les enseignant(e)s ont été sensibilisé(e)s à cette question. Les enseignant(e)s n’ont pas les mêmes attentes à l’égard des élèves selon qu’il s’agit des filles ou des garçons. Si l’on observe les manuels et les représentations qu’ils contribuent à construire dans les différentes disciplines, si l’on étudie l’évaluation, l’orientation des élèves, on perçoit encore mieux comment le système de formation scolaire contribue à perpétuer les inégalités.

Il est important de rapprocher ces observations de la « définition raisonnée de la laïcité » donnée par Henri Pena-Ruiz[6] : « Le mot qui désigne le principe, laïcité, fait référence à l’unité  du peuple, en grec le laos, telle qu’elle se comprend dès lors qu’elle se fonde sur trois exigences indissociables : la liberté de conscience, l’égalité de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions spirituelles, leur sexe ou leur origine, et la visée de l’intérêt général, du bien commun à tous, comme seule raison d’être de l’Etat ». On mesure alors tous les efforts qui restent à accomplir si l’on veut que demain l’école de la République mette en œuvre le principe de laïcité dans sa plénitude, au regard notamment de l’égalité des filles et des garçons dont les études de genre nous montrent qu’elle est pour l’heure mise à mal dans toutes les facettes de l’enseignement et de la formation.

Et on pourra s’étonner que la notion de genre ne soit évoquée que deux fois dans le rapport déjà cité Pour un enseignement laïque de la morale. La première,  à propos du programme d’EPS qui, au lycée, décline le « savoir vivre ensemble » en deux dimension dont l’une, « individuelle, vise le goût de l’effort, la persévérance, le dépassement de soi, dans le respect des différences de culture, de genre, de potentialités. » La seconde, à propos de l’enseignement à la citoyenneté en Espagne, qui, dans le second degré comporte une entrée « égalité des genres ». Cette quasi absence dans le rapport confirmerait-elle, comme les propos du ministre pourraient le laisser entendre, que les études genres seraient  tenues dans les marges du champ de l’enseignement laïque de la morale en France ?

 


[1] Rapportés par l’AFP, les propos du Ministre sont les suivants : «Il n’y a pas de débat sur la théorie du genre, on l’a dit à plusieurs reprises, aucun. Par contre, bien entendu, il faut lutter contre toutes les discriminations, à la fois de race, religieuse, et de l’orientation sexuelle, car elles causent de la souffrance.»

«Nous sommes pour l’égalité filles-garçons, pas pour la théorie du genre». Ils ont été tenus le 29 mai lors du «Talk Orange-Le Figaro».

[2] « Le genre, c’est le système hiérarchique qui divise la population en deux groupes et utilise, pour les distinguer, la forme des parties génitales, comme le système de race utilise la couleur de la peau  ou la forme du nez. Pour justifier la domination d’un groupe sur l’autre, ce système leur attribue des aptitudes qui n’ont rien à voir avec les différences chromosomiques » dit la sociologue Christine Delphy, citée dans Politis, n° 1258, 20-26 juin 2013

[3] On citera notamment le billet de Pauline Delage paru dans l’édition Les batailles de l’égalité de Médiapart http://blogs.mediapart.fr/edition/les-batailles-de-legalite/article/310513/la-theorie-du-genre-cache-sexe-de-la-reaction, mais aussi les rebonds publiés par Libération le 11 juin, avec la tribune d’ALEXANDRE JAUNAIT Politiste, maître de conférences université de Poitiers,ANNE REVILLARD Sociologue, Sciences-Po Paris LAURE BERENI Sociologue CNRS, EHESS et SÉBASTIEN CHAUVIN Université d’Amsterdam http://www.liberation.fr/societe/2013/06/10/la-theorie-du-genre-reponse-au-ministre-vincent-peillon_909686

et celle de ANNE-EMMANUELLE BERGER Professeure de littérature française et d’études de genre, GIS Institut du genre, CNRS et MICHÈLE RIOT-SARCEY Historienne, présidente de la fédération du Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre (Ring)

http://www.liberation.fr/societe/2013/06/10/en-finir-avec-les-fantasmes-en-tous-genres_909684

[4] Voir à ce sujet le rapport remis le 22 avril 2013 au Ministre Vincent Peillon http://cache.media.education.gouv.fr/file/04_Avril/64/5/Rapport_pour_un_enseignement_laique_de_la_morale_249645.pdf

[5] Egalité entre les femmes et les hommes - Orientations stratégiques pour les recherches sur le genre, La documentation française, 2011

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/134000070/0000.pdf

 

[6] Pena-Ruiz, Henri, Qu’est-ce que la laïcité ?, Folio, 2003

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.