Les sans-langues

Une station de métro à Paris. Dix heures du matin. La foule éparse des heures creuses. Quelques billets d’euros dans une main, un téléphone portable dans l’autre, la femme étrangère sollicite de l’aide. Elle voudrait prendre le métro.

Les sans-langues

Une station de métro à Paris. Dix heures du matin. La foule éparse des heures creuses. Un guichet ouvert où l’agente de service, une dame plutôt aimable, renseigne et oriente les usagers, regarde passer les passagers, s’en va discuter avec une silhouette préposée aux prestations invisibles de la R.A.T.P. L’agente vend aussi des tickets pour un simple aller ou des carnets de dix pour des trajets répétés ainsi que des forfaits journaliers pour qui veut faire le tour de l’Île-de-France où l’île reste à trouver. En ce premier jour d’octobre, elle recharge aussi, à gogo, les cartes Navigo lorsque les distributeurs automatiques restent muets en plusieurs langues ou paraissent trop compliqués. Car, en la démocratie moderne mise au point pour le demos, tout le monde n’a pas la tête à lire des bornes robotisées, encore moins à suivre la logique d’un logiciel qui parfois vous laisse en rade. Tandis que vous entendez passer la rame sous vos pieds.

Jeune ou vieux, le peuple n’en a pas toujours pour son argent. Par temps de pandémie nécessitant la distanciation sociale qui, d’après les oraisons pré-funèbres, garantirait le non-rapprochement tactile ainsi que la déviation des postillons aéroportés, le peuple du tout-Paris-souterrain peut au moins interagir avec un distributeur automatique, toucher – librement ou funestement – l’écran comme c’est indiqué, puis le clavier de la carte bancaire en soutien à l’économie du pays qui, elle, doit tourner. Il y a aussi l’option « Payer en espèces » qui renforce le sens de liberté citoyenne. Mais aujourd’hui, la machine a décidé de recracher le billet de 5 euros qui n’est pas à son goût. Merci pour les postillons. Je m’adresse naïvement à la cliente qui attend à un mètre derrière moi afin d’échanger mon billet de banque ragoûtant contre des pièces de monnaie que j’espère sonnantes et appétissantes. La femme fait non de la tête. J’aurais dû m’en douter. Ce sera la carte bancaire ou rien. Seulement voilà, aujourd’hui l’automate n’en fait qu’à sa tête. La machine distributrice ne distribue plus de reçus. La fente prévue à cet effet ne veut rien cracher. « Revenez dans 48 heures, me dit l’agente. Pour l’instant, c’est bloqué. » À chaque invention technologique son langage. Et à chaque langage son incommunicabilité.

C’est ce qui agite la femme chinoise qui ne parle pas un mot de français ni ne comprend l’écran plurilingue du distributeur. C’est aussi ça, la précarité. Être perdu au milieu des langues, langages, signes et symboles d’un pays étranger. À l’évidence, la jeune femme n’est pas venue faire du tourisme. Son allure et son visage n’expriment pas l’oisiveté. Bien au contraire, il y a de l’urgence dans ses pas, ses gestes, sa voix. De l’affolement même. Quelques billets d’euros dans une main, un téléphone portable dans l’autre, elle sollicite de l’aide. L’aide de la cliente qui faisait la queue tout à l’heure et qui vient de terminer sa transaction sur la borne. Même si celle-ci semble disposée à prêter assistance, la communication tourne court. Alors, la voyageuse s’en va quérir du côté officiel, tend l’écran de son portable à l’agente en uniforme qui, sur un ton amusé – et il y a de quoi être amusé –, avoue son incapacité à déchiffrer les caractères chinois. La femme transplantée paraît désolée. Elle ne comprend pas non plus un mot d’anglais. On ne sait jamais. L’anglais, langue internationale, langue transcontinentale, il faut apprendre l’anglais, crie-t-on sur les toits du monde depuis un demi-siècle. Lorsque la femme me répond en chinois, je me sens plus désespérée qu’elle.

 Le monde ne change pas. 

Il y aura toujours des transplantés, des exilés, des réfugiés, des déportés. Et des prêteurs sur gages, des profiteurs de guerre, des esclavagistes, des spoliateurs de mémoire. Toujours, ici et là, une étrangère dépossédée de ses repères, de sa langue. Et personne pour l’accompagner jusqu’au lieu où elle est apparemment attendue. Serait-ce pour occuper un emploi qu'on lui a fait miroiter de la lointaine France? Sans ticket de transport, sans langue, il lui faut déjà commencer le voyage en Île-de-France où l'île reste à trouver.

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