Yacht vs barque

Nos histoires sont presque similaires, nous venons de la même classe sociale. Je suis lucide, la vie est cruelle plus avec certains que d'autres. Nous, on est les autres. On est tombés du mauvais coté.

Il est arrivé seul de Sarcelles pour fuir la délinquance que cette cité représente, soi-disant. Il dit que sa mère est moins inquiète de le savoir dans le sud. Il vit avec son co-locataire avec qui les rapports sont assez houleux. Il vient chez moi toujours sans prévenir, il s'assied directement sur mon fauteuil jaune où des fils de tissus s'en sont échappés à cause des griffes du chat.

Il se met à vider ses poches, petite flasque de rhum, cannette de Red Bull, paquet de cigarette écrabouillé. Il met sa main dans son caleçon et en sort une barette de shit. Il me montre son paquet de clopes et me dit « j'ai réussi à taxer 10 clopes à la gare en une heure », pour un renoi c'est pas mal. «Parce que les gens, dès que je me dirige vers eux avec ma couleur noire, ils fuient comme la peste », s'exclame t-il avec le même air de fierté qu'un chat lorsqu'il vous regarde.

Sans plus attendre, il me demande 10 euros, que bien souvent je n'ai pas. Alors il me demande de lui préparer à manger ça fait trois jours qu'il n'a rien dans le ventre. Je m'exécute, je les lui prépare le plus souvent avec du beurre et du gruyère. Pendant que je cuisine, il me raconte sa « vie de merde » comme il dit. Et comment bientôt, il va s'en sortir et devenir millionnaire et m'en faire profiter. Illusions que je n'écoute même plus, en tournant ma sauce, le regard vide.

De métier, il est plongeur dans les cuisines, mais il dit que c'est pas une vie, il n' a que 25 ans et on l'a déjà mis au charbon. Il travaille de temps à autre, histoire de percevoir un peu de chômage. Son débit de paroles est impressionnant, il ne me laisse pas le temps de le contredire. Il se roule un long joint en attendant son repas, et ne cesse de répéter combien il va « percer ». À force, ça m'agace, je ne l'écoute plus, je me concentre sur l'eau bouillonnante. Je sais que tout cela n'est que leurre et qu'il sera toujours dans la galère. C'est comme si c'était incrusté sur son front.

Régulièrement, il me téléphone et je sais que c'est toujours pour me demander à manger ou de l'argent que je n'ai déjà pas. Je ne lui parle que très peu de moi, car il se met à vouloir faire les héros et part dans une tirade grotesque que bientôt « lui et moi on s'en sortira ». Je n'y crois pas un seul instant.

Nos histoires sont presque similaires, nous venons de la même classe sociale.

Je suis lucide, la vie est cruelle plus avec certains que d'autres. Nous, on est les autres.

On est tombés du mauvais coté.

Ses pâtes sont prêtes, ils les englouties en un rien de temps. Il me demande si j'ai pas un yaourt, car il aimerait terminer son repas sur une note sucrée. Je n'ai pas de yaourt, je lui lance une pomme froissée. Il me sourit.

Mamadou est le miroir de ma misère, alors j'essaie d'écourter au plus vite ses visites. Ils me renvoient aux galères auxquelles je dois chaque jour faire face. Néanmoins , je sais que nous sommes sur le même bateau. Lui l'accepte et crois qu'il va se retrouver sur un yacht. Moi, je tangue sur une barque !

Il me raconte ses histoires de Sarcelles, du quartier, qui ma foi, me font beaucoup rire. Je sais qu'il n'a pas eu la vie facile, qu'il volait et vole toujours pour se nourrir. Quand je lui demande ce qu'il fabrique avec son argent de plongeur, il me me répond : « je l'envoie au bled tu crois quoi, j'aide ma mère moi. LA DARONNE C'EST TOUT POUR MOI ! »

Je me sens tout d'un coup nulle d'avoir posé cette question. Il me redemande si je n'ai pas dix euros, ma réponse est la même. Il me demande si je ne peux pas le dépanner d'un paquet de pâtes ou de riz. Coupable et compatissante de sa misère, je lui fais un petit panier de quelques denrées alimentaires par-ci par là. Rien d'exceptionnel. Je partage.

Nous sommes sur la même galère ! Et nous allons pagayer. Longtemps.

Salima

 

 

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