Glaneurs, glaneuses des villes

Les glaneurs, glaneuses des villes courent les poubelles. À la sortie des supermarchés, ou à l’entrée des immeubles. La très jeune femme en vélo, l'homme au chariot fouillent les poubelles de Paris.

Glaneurs, glaneuses des villes

 

Les glaneurs, glaneuses des villes courent les poubelles. À la sortie des supermarchés, ou à l’entrée des immeubles. Glaneurs, glaneuses du XXIème siècle ont leurs habitudes. La très jeune femme vient à vélo et s’arrête devant les conteneurs verts de chaque appartement. Côté cour ou côté rue, selon la configuration des habitats dans un même quartier. Cité grillagée, façades alignées, tours érigées. La jeune femme soulève le couvercle des poubelles à la recherche d’une denrée, d’un vêtement, d’une lampe de chevet qu’elle place dans son panier avant sur guidon. En 2020 à Paris, elle est peut-être étudiante ou Rmiste ou chômeuse en fin de droits qui se nourrit de restes et s’équipe de reliques. Dans ce passage souterrain, elle est à l’abri des regards. L’homme au bonnet a la cinquantaine, est père de famille, traine un gros chariot à provisions. Il vient à pied, tous les matins, devant l’entrepôt d’une grande enseigne. Il est venu récupérer les produits aux dates périmées, les fruits abîmés, un pack de lait. Il est peut-être réfugié économique venu d’ailleurs ou économiquement déclassé dans son propre pays, sa République. Il évite les regards des passants. Quelquefois, il reste debout sous la pluie. Il lui arrive de s’asseoir sur une saillie de mur, en attendant que les réceptacles du supermarché se remplissent des invendus de la veille.

Glaneurs, glaneuses.

À ne pas confondre avec glandeurs, glandeuses, termes que les avides défenseurs du libéralisme (profits, profits, profits) et cupides gouvernants-exécutants du même libéralisme voudraient nous faire gober. Par l’intrusion de la lettre d et des discours bien léchés. Dette, déficit, démagogie. Pourfendeurs de pauvres, ces profiteurs et profiteuses non méritant.e.s d’un système qui tente d’équilibrer les inégalités en ménageant un assistanat qui fait constamment l’objet d’attaques vertueuses et de projets de révisions à la baisse. Il est bon de maintenir la menace de la suppression des aides. Une société d’assistés, allons bon ! Des mauviettes sans autonomie, sans initiative, sans résistance, et, ô quelle horreur, sans emploi ! Pendant ce temps-là, en de sphères durement conquises, les puissants de la finance, de l’industrie, du commerce, de la culture, des médias, de la politique se concertent pour se féliciter, et peut-être s’autoriser à distribuer quelques emplois fictifs et niches fiscales plus ou moins actives.

Retour à la réalité sociale : exit la lettre d.

On revient aux glaneurs, glaneuses. Dont Les glaneuses (1857) de Jean-François Millet. Trois paysannes courbées ramassent des épis de blé, exerçant leur droit de glanage sur un sol qui ne leur appartient pas. Ce droit leur fut contesté, dit-on. Même après la moisson (une charrette rondement chargée s’en va au loin), pas si évident de partager les offrandes terrestres. Les sans-cœur contre les sans-nourriture.  Pauvre de toi, si t’as pas de pain. Par bonheur, et pour sauver l’honneur des paysannes crève-la-faim, s’en vint Jules Breton et Le rappel des glaneuses (1859), figures glorieuses qui plurent tant à l’impératrice Eugénie. Enfin la France heureuse ! Mystifier pour ne rien changer. Misère, miséricorde, mise en camouflage. Un siècle et demi plus tard à Paris, on imagine d’autres récits. Jeune et jolie fouilleuse de poubelles, devenue citoyenne cycliste modèle, fonde une association de collecte de dés à coudre. Les vêtements cousus, recousus par des mains ô combien besogneuses feront les beaux jours des malchanceux. Fouilleur de poubelles devant un supermarché, jour après jour sérieux, soucieux (voyez le voleur de bicyclette chez Vittorio de Sica), a été sélectionné pour sa persévérance. Cadeaux reçus : un abat-jour en forme de cône, inc(l)assable, inoxydable, plus trois coupons de réduction sur des produits de première nécessité.

De quoi se plaint-on ?

 

Esther Heboyan, 2020

 

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