Des oiseaux et des pauvres

Je suis face au petit parc qui d'habitude bat son plein par ses cris d'enfants, ses amoureux qui se bécotent sur les bancs, les femmes qui ragotent sur le quartier. Depuis le confinement, il n'y règne que les pigeons et les goélands. Pas très loin, un groupe de sans domicile fixe est là.

Face au petit parc qui d'habitude bat son plein par ses cris d'enfants, ses amoureux qui se bécotent sur les bancs, les femmes qui ragotent sur le quartier. Depuis le confinement, il n'y règne que les pigeons et les goélands. Ils ont l'air perdus, eux qui d'habitude s'approchent subrepticement de vous pour réussir à vous chiper de-ci de-là une petite miette de votre sandwich ou de votre pâtisserie. Je les observe et eux aussi ont l'air perdus par l'absence de personnes qui habituellement se détendent dans le parc. Ils tournent autour des poubelles et n'y trouvent rien. Ils ont l'air de tourner en rond comme des lions en cage. Ils ont l'air en errance.

Pas très loin, un groupe de sans domicile fixe est là. Ils sont six depuis ma vision sans mes lunettes. C'est le deuxième jour de confinement, et je les vois de mon balcon, assis les uns à côté des autres. Il ont l'air aussi perdu que les volatiles. La mesure de sécurité d'un mètre n'est pas prise. Tout d'un coup, je me sens égoïste et je me rends compte que je n'avais pas pensé à eux. Comment vont faire ceux qui n'ont pas de toit ? Je les ai observés quasi toute la journée, ils étaient là comme si la vie continuait normalement. Disciplinée, je n'osais pas aller les voir, j'étais confinée. D'habitude, j'aurais enfilé mon manteau et serais allée leur demander s'ils avaient besoin de quelque chose. Mais je n'ai fait qu'attendre en les regardant de loin. J'étais si inquiète, ils étaient assis les uns près des autres, comme pour se tenir chaud. Cette proximité ne faisait qu'accroitre mon inquiétude pour eux. Nous qui nous martelons qu'il faut être séparés d'un mètre minimum.

De mon balcon, la vie s'est arrêtée. Les klaxons, les badauds qui se disputent pour un banc, les bus avec leur passage bruyant, les scooters qui d'habitude m'agacent lorsqu'ils tardent à démarrer force de brouhaha, les voisins qui se disputent comme s'ils étaient chez eux. Le silence a pris le pouvoir et l'angoisse s'ensuit. La vie s'est stoppée nette, du jour au lendemain et personne ne s'y était préparé. La télévision montrait les gens se ruer sur les denrées alimentaires. Avez-vous pensé à ceux qui n'ont pas d'argent, ni au quotidien, ni de côté sur leur compte genre épargne en cas de coup dur, pour recharger leurs placards et frigidaires?

Ceux qui attendent leur CAF et allocation chômage pour faire des courses. Heureusement nous n'étions que le 16 mars, pour ma part il me restait quelques sous, mais pas de quoi remplir un chariot entier.

J'ai déjà vécu la faim (cf. «Dans la dèche à Toulon et ailleurs»), alors je n'ai pas eu peur. Je ferai avec ce que j'ai.

J'étais plus préoccupée par les sdf qui en fin de journée n'avaient pas bouger, que de me battre pour du papier toilettes. J'ai fait des allées-venues entre mon salon et mon balcon de nombreuses fois. C'est à 22 heures seulement que le parc s'est entièrement vidé. Plus d'oiseaux, plus de sdf. J'ai regardé le ciel espérant qu'ils soient en sécurité.

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