«Vous pourriez vous faire tellement d’argent. Je pourrais vous y aider»

J’ai posé le fer à repasser. Puis j’ai baissé la tête. J’ai regardé mes vêtements pour voir si mes vêtements étaient provocants. Un réflexe stupide. Il attend une réponse. Je suis glacée. Je n’arrive plus à bouger. J’ai peur. [...] Comme si mon corps ne m’appartenait plus, je tends mon bras vers mon sac. Il me regarde toujours. Et je cours.

Je me lève, je prends un douche et je bois mon café. Je me prépare à commencer ma journée. Je ne mets pas mes chaussures. Je n’ai pas de but.  Je commence par consulter, les offres d’emploi sur le site du Pôle Emploi, puis du Cedis, puis sur tous les sites qui proposent… J’ai un diplôme de travailleuse sociale, avec dix ans d’expérience. Je me focalise, sur ce que je sais le mieux faire : accompagner les personnes en difficultés sociales. Comme un effet miroir, aujourd’hui c’est moi qui suis dans la précarité. Aux dernières nouvelles, les charges de mon loyer viennent d’augmenter de 60 euros. Prise à la gorge, cette nouvelle ne fait qu’accentuer les épreuves comme un nœud de corde qui finira par m’étrangler. L’envie de m’en sortir. Trouver vite un travail, vite. Je vis de minima sociaux et de chômage. La double peine. J’ai un revenu d’environ 800 euros par mois, avec un enfant à charge. Je peux faire les courses une fois dans le mois, tout part dans mon loyer et mes factures. Mon cerveau ne se repose jamais, être en galère ne laisse aucun répit psychologique.

Les annonces sont très rares, parfois je ne peux pas postuler car le permis de conduire est demandé. Je ne l’ai pas ! Un frein. Parmi tant d’autres. J’essaie de postuler à un poste de surveillante de nuit dans un foyer pour SDF, ma référente m’informe que je n’y suis pas éligible, car j’ai 600 euros de chômage, il faudrait que je sois au RSA totalement. Je ne comprends pas. Et je ne cherche plus à comprendre, la colère me fera perdre des forces, et là j’en ai besoin.

J’élargis mon champ de vision sur le marché du travail, secrétaire, hôtesse d’accueil, caissière, femme de ménage… J’envoie des cv avec l’espoir que l’un de ces nouveaux métiers veulent bien de moi.

Je vais déposer des CV dans toutes les boites d’intérim de la ville, souvent on ne veut même pas me les prendre. Avec cette phrase qui revient tout le temps : « Avec le Covid nous ne recrutons pas ! » Quand c’est le cas, je vois déjà la dame le poser sur le côté, avec le ressentiment certain qu’il finira à la poubelle. Pour me remonter le moral, ou plutôt pour me sentir un peu normal, je m’offre un café où j’observe depuis ma chaise le ballet des gens qui vont au travail. Je suis jalouse, pire encore je les envie jusqu’à en serrer les poings jusqu’à m’en faire mal.  

***

Je me sentais minuscule devant le portail en fer forgé, immense, comme dans les téléfilms américains. Je viens de trouver deux heures de repassages, chez un couple. De bouche à oreilles.

Je fais partie de ces gens qui ne repassent que deux à trois fois dans l’année. Une de mes robes élégantes, un chemisier froissé par la machine à laver. J’espère que je serai à la hauteur.

J’ai peur de repasser les chemises pour hommes. Je trouve qu’une gymnastique autour de la table à repasser est torturant.  La femme qui demande ce service à domicile me téléphone pour me donner l’adresse, elle me répète plusieurs fois que c’est en bord de mer et que c’est un essai. Le tarif me convient, c’est bien payé. Je pourrais faire des courses.

A 10 heures, après trente minutes de bus et vingt minutes de marche, je trouve tant bien que mal, la villa. On dirait un bunker. Je sens par le quartier, la vue sublime sur la mer, le silence, la bourgeoisie. La bourgeoisie a une odeur. Cela me rappelle ma classe sociale, je suis en décalage. Je me sens diminuée.  Ma gorge se serre. Mon cœur bat plus vite, mes épaules s’affaissent,  Je ravale ma salive, parce que je trouve le monde injuste. De nombreuses pancartes d’alarmes  de sécurité trônent sur chaque façade. Je les compte puis j’abandonne, car elles sont trop nombreuses.

Je sonne à l’interphone, on m’ouvre rapidement sans entendre aucune voix de l’autre côté. J’entre, je suis accueillie par une voix d’homme. A mon arrivée, Il me met à l’aise tout de suite, en me demandant mon prénom et me souhaitant la bienvenue comme si j’étais invitée à déjeuner.

Il me présente la pièce à repasser, ou plutôt la table et le tas de linge qui se trouve dans son salon, gargantuesque. Dans le panier à linge,  j’aperçois quelques manches de chemises.  Je grimace derrière mon masque. L’homme est très accueillant, il se présente comme le mari de la femme, qui est partie faire une course. Il me donne les instructions et prends un livre sur un fauteuil «  Voltaire » ? Je me mets à la tâche, il commence à me parler, d’où je viens, je réponds de Paris, il insiste « vos origines », je plie « d’Algérie ». Il me dit adorer ce pays, où il y a vécu pendant la colonisation. Je me dis dans ma tête, encore un pied noir, comme il y en a beaucoup dans cette ville du sud. Et là, il me fait un monologue sur la ville de Constantine, et ô combien il se sentait chez lui. Je ne connais pas Constantine, j’écoute. Je connais plus la France que mon pays d’origine. J’essaie de lui dire que j’ai vécu en France plus qu’en Algérie, et qu’il doit en savoir plus que moi sur l’Algérie. Comme une habitude, quasi quotidienne, j’étouffe en mon intérieur une colère, face à des personnes qui n’ont pas la même histoire que moi  et qui croient que l’Algérie est leur pays. Je repasse : des torchons, des taies d’oreillers, des vêtements qui portent une étiquette de marque que je ne pourrais jamais m’offrir. J’essaie de faire abstraction de ses souvenirs coloniaux.  

L’homme continue à me parler, il me pose des questions sur ma vie. Je lui raconte. Il commence à  s’intéresser à moi. Je lui parle de littérature, de Camus, d’Hubert Selby Junior, de Woolf, de Ben Jelloun… de ma passion pour l’écriture. Dans ses yeux noirs, il me renvoie de l’admiration. Je baisse mon masque, car la vapeur du fer à repasser m’étouffe plus encore. L’homme est loin, il est plus à 1mètre 50 de de moi. Cela vaut tout le repassage du monde. Sans travail, je me sens nulle, diminuée, pessimiste, la femme qui ne sert à rien dans la société. Il écrase toutes ces idées négatives en moi.

Et, puis, il ferme son livre, dont il n’a pas lu une seule ligne, trop occupé à me faire la conversation. Il s’approche, la table à repasser nous sépare. Son regard devient sérieux. Il me dit qu’il ne comprend pas comment une femme aussi cultivée, dynamique, intelligente que moi se retrouve à faire du repassage à domicile. « Vous valez mieux que ça ! Avec un vrai salaire, des objectifs qui vous conviennent, un métier qui vous épanouisse. Vous avez du talent et de jolies lèvres, comme les femmes d’Algérie que j’ai tant aimé. ». Face à cette tirade de compliments, mon dos se redresse et je me sens gonflé comme un bœuf. Il fait le tour, de la table à repasser. Puis.

« Vous pourriez vous faire tellement d’argent. Je pourrais vous y aider. Vous ne seriez jamais plus dans le besoin. Si vous m’offrez une fellation, je vous paie 200 euros, pour deux 400 euros. Imaginez en semaine. Vous n’auriez jamais plus à faire du ménage ou du repassage. Vous seriez partante ? ».

J’ai posé le fer à repasser. Puis j’ai baissé la tête. J’ai regardé mes vêtements pour voir si mes vêtements étaient provocants. Un réflexe stupide. Il attend une réponse. Je suis glacée. Je n’arrive plus à bouger. J’ai peur. Je suis seule avec lui. Je passe ma langue sur mes lèvres qui viennent de prendre 10 ans, à cause du compliment. Je leur en veux, à mes lèvres. Je remets mon masque dans une douceur infinie, je les cache. Comme si mon corps ne m’appartenait plus, je tends mon bras vers mon sac. Il me regarde toujours. Et je cours.

Plus tard, en parlant à des amis de l’agression que j’ai vécue, l’ami de l’une d’entre eux, Hugo, a dit que j’avais subi une triple violence : sexuelle, raciale, et celle due à ma précarité.

De ce moment, je n’aurai repassé aucune chemise.

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