Toi, Moi, Daniel Blake & Elles d’Ibis-Batignolles

Pas de larmes pour les naufragés de la grande destinée économique des pays de cocagne. Lorsqu’en 2016 Ken Loach filme Moi, Daniel Blake à Newcastle upon Tyne, il sait de quoi il parle. En Grande-Bretagne aussi les gens sont pauvres, souffrent de faim, de malnutrition.

Toi, Moi, Daniel Blake & Elles d’Ibis-Batignolles

Elles, les femmes de chambre grévistes d’Ibis-Batignolles à Paris, ont, après des mois de lutte, obtenu de meilleures conditions de travail et une revalorisation de salaire. Une victoire pour ces employées d’hôtels que le système de sous-traitance à la française livre à l’exploitation économique, toujours d’actualité, et au traitement indigne des personnes, toujours d’actualité, sous prétexte qu’elle ne sont qualifiées que pour des tâches ingrates.

Au moins, elles, grévistes d’Ibis-Batignolles, se sont battues pour réclamer leurs droits, bénéficier d’un meilleur pouvoir d’achat, nourrir, habiller et éduquer leurs enfants. Elles ont su rester debout contre vents et marées.

En Europe de l’Ouest, zone de cocagne, les naufragés échouent sur les rivages et aussi à l’intérieur des terres – qui fouillant les poubelles, qui mendiant une pièce, qui dormant à même le bitume, qui candidat à l’aide sociale. Avant de les accuser d’errance mal nourrie, de paresse chronique, d’addictions diverses, d’inaptitude professionnelle, de décrochage juvénile ou de découragement post-licenciement, on pourrait réviser, réajuster, réformer quelques paramètres et structures des sociétés qui fabriquent ces naufragés, oui, qui les fabriquent. Bien sûr, puisqu’on est conditionné par le libéralisme (oh, le joli mot !) plus ou moins sauvage et la propagande de la rentabilité (profit, vous conviendrez, est un vilain mot !) s’appliquant tant aux petits commerces qu’aux grandes surfaces en passant par l’université ou l’hôpital public, on comprend la nécessité pour toute entreprise de se maintenir, voire de se distinguer. Le jeu étant rude, on éprouve admiration ou empathie selon la conjoncture envers tous les employeurs-créateurs-ou-non-d’emplois. Sans toutefois tomber dans un sentimentalisme mièvre.

Entreprises privées, entreprises d’État, start-ups, innovation, imitation, fonctionnariat, free-lance, auto-entreprenariat, ubérisation (le néologisme sied à notre époque post-postmoderne, sera utile dans un monde post-covid 19), cdd, cdi, intermittence, alternance, vacations, stages en entreprise, emplois saisonniers, emplois pérennes et le plein emploi ? Dans le meilleur des mondes, une utopie écrite par personne. Ici, on embauche, là on débauche. Lui manque d’expérience, elle en a trop. Dans les deux cas, chacun reste sur le carreau, avec ou sans diplôme(s). Parmi les salariés qui ont un emploi dans le secteur public (l’État, la région, le département étant aux commandes), il y a les éternels contractuels de la fonction publique territoriale (conservatoires et écoles de musique, par exemple). Il y a les abonnés au cdd renouvelable pendant 3 ans, pendant 6 ans, après quoi peut-être le happening de la titularisation. Il y a les vacataires de l’enseignement supérieur, privé ou public au cas où on aurait le choix (le grand luxe !), payés à l’heure, le temps d’une saison, plus si affinités. Dans le privé, il a y a les fiers détenteurs d’un cdi qui pourraient devenir les licenciés économiques de demain ou des licenciés tout court pour « autre motif » que jamais personne ne va questionner. Ah, le cdi ! Bailleurs et agents immobiliers, banquiers et courtiers, s’ébahissent devant le cdi qui vous garantit abri, crédit, confiseries, l’immunité à vie contre le cafouillis. Tant pis pour les autres ! les cafouilleurs, les pleurnicheurs, les emmerdeurs !

Pas de larmes, donc, pour les naufragés de la grande destinée économique des pays de cocagne, chaque pays étant convaincu de pouvoir réécrire cycliquement, tacitement, son roman national, convoquant les figures conquérantes du passé,  pourchassant des mythes futurs digitalisés. 

Lorsqu’en 2016 Ken Loach filme Moi, Daniel Blake à Newcastle upon Tyne, il sait de quoi il parle. En Grande-Bretagne aussi les gens sont pauvres, souffrent de faim, de malnutrition. Katie (Hayley Squires), mère célibataire, se prive de repas afin de nourrir ses deux enfants. Un jour, titubant dans un rayon de banque alimentaire, elle ouvre une boite de conserve et, comme une bête affamée, en avale le contenu. Des haricots blancs en sauce tomate, un plat typiquement nationalement British, au même degré que le Fish and Chips (filet de poisson frit et frites) ou le Kidney Pie (tourte aux rognons). La honte, le désespoir submergent Katie qui a perdu le contrôle de son quotidien depuis qu’elle a quitté Londres pour prendre un logement social dans le nord de l’Angleterre où il n’y a pas de travail. C’est au Job Center que Katie croise Daniel Blake (Dave Johns), qui, fragilisé par la maladie et socialement déclassé, se bat avec rage et dignité pour obtenir une allocation. Ainsi le système de solidarité britannique, de bureaucratie en paperasserie, œuvre de la manière la plus absurde contre les gens les plus démunis. Du Ken Loach tout cru.

Du cinéma à la vraie vie. Des baked beans ou haricots cuits de Ken Loach au réfectoire d’un lycée de Buckinghamshire au sud de l’Angleterre, région verdoyante des Chiltern Hills, année scolaire 1978-1979. Jour après jour ou presque, au menu de la cantine proposant une sélection limitée – comme toute cantine, des baked beans à la sauce tomate, duo de saucisses, carrés de pain de mie. Les lycéens ne se plaignent pas, en raffolent même. Pourquoi pas ? Dans les cantines françaises, quand ce n’est pas jour de gloire de frites, on mastique bien betteraves rouges, steaks à l’eau, purée d’une exquise fadeur. Un jour pourtant au lycée des Chiltern Hills, écrin-écran de la bourgeoisie anglaise, quelques tons en-dessous quand même de la Harrow School à Harrow-on-the-Hill, une enseignante se plaint à table : « Dire que pour certains de nos élèves, le repas de cantine est le seul vrai repas de la journée. » Vérité durement avalée en même temps que le trifle aux fruits au goût de conserve, noyé sous une louchée de custard jaune.

Cette année-là, j’habite chez une Mrs. P. qui, telle une châtelaine déchue – divorcée et donc humiliée, dit-elle, trois enfants, pension alimentaire, job à temps partiel –, compte ses sous, calcule le coût du chauffage, de l’essence, admire Maggie Thatcher, et qui, en dehors du Sunday Lunch (roast beef, mashed potatoes & gravy) servi devant la cheminée, sert régulièrement des baked beans on toast. Pas de quoi faire un cinéma. 

 

Esther Heboyan, 2021

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