Billet de blog 28 mars 2020

Salima Senini
Travailleuse sociale et à mes heures perdues écrivain
Abonné·e de Mediapart

Les amants séparés

Nous sommes faits, nous êtres vivants pour aimer, c'est fondamental. J'ai besoin de me nourrir de ton amour. Mais là, je ne peux ni faire une attestation pour justifier de venir te voir, ni faire la queue pour faire mes courses à tes côtés pour raison d'amour. Je suis là, affamée d'être aimée. Séparés pour protéger nos proches du virus, nous souffrons en silence de ne plus nous voir.

Salima Senini
Travailleuse sociale et à mes heures perdues écrivain
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cinq kilomètres me sépare de l'homme que j'aime. Nous l'avons décidé. Nous ne nous confinerons pas ensemble. Non par peur de ne plus se supporter ou de nous disputer mais pour protéger nos proches.

Lui, sa mère à 83 ans, personne fragile et pourtant si forte lorsque on l'a voit. Je suis mère célibataire, d'un jeune adulte de 21 ans et pourtant je ne me voyais pas ne pas être près de lui en ces temps « de guerre », comme a dit le Président.

Ce fils que, ces dernières années, je ne voyais qu'en coup de vent, trop occupé à être avec ses potes, sa chicha, son foot, son permis de conduire, ses sorties à la plage, sa salle de sport, sa formation. Pendant les repas, c'était à peine s'il pouvait rester dix minutes à table, sans me regarder, ses yeux rivés sur son portable, il mangeait plus vite que sa fourchette Je le rabrouais de temps à autre « pas de portable à table ! », mais j'en venais toujours à me dire « c'est sa jeunesse, il doit la vivre ! ».

Suite à l'allocution du Président de la République nous sommant de rester chez nous pour un minimum de 15 jours, nous avons passé avec mon amoureux Kenneth deux jours ensemble, sans se « lâcher » essayant de faire des réserves de tendresse. Les courses étaient secondaires. Notre panique était amoureuse.

Alors, comme tout le monde avant dimanche midi , avec Kenneth , nous nous sommes enlaçés fortement avec un sentiment de peur mélangé au vide et à la solitude qui nous tendait les bras... Ce qui me terrifait le plus c'était de ne pas savoir pas QUAND(?), nous allions nour revoir. Jamais nous n'avions été séparés plus de quinze jours, c'était notre record, notre minimium vital d'amour. La torture charnelle débutait.

Parce que dans cette situation d'angoisse comme pour chacun d'entre nous, nous ne savions pas ce qu'il allait nous arriver. Seul le mot « confinement » régnait dans le monde.

Prononcé dans toutes les bouches, écrit dans tous les médias, télévision, journaux. Je perdais le sens de ce mot. C'était l'inconnu total. Je ne savais pas ce que voulait dire confinement. Pour le moment la seule définition que j'avais c'était : être séparé de l'être aimé...

Néanmoins, la seule chose que je pouvais confiner c'était mes larmes, il n'était pas question de le laisser me voir pleurer , je souhaitais lui laisser pour dernière image de moi, un sourire.

Dans mon regard, plus que les larmes, la peur embuait mes yeux. J'ai eu dû mal à lâcher son corps massif. Le temps était à la vraie séparation.

J'ai fait mon plus beau sourire et j'ai refermé la porte derrière lui. J'ai couru sur le balcon, juste pour le voir s'en aller... Là, les larmes ont coulé, doucement, légèrement, une tristesse nouvelle et inconnue m'a envahi.

Il vit à la campagne, nous aurions pu le suivre mais mon fils, citadin jusque dans l'âme se sentirait deux fois plus confiné. J'étais dans un dilemme : rester avec l'amour maternel ou charnel. J'ai choisi le premier.

Avec Kenneth, nous nous apelons tous les jours, plusieurs fois. Les deux premiers jours, je n'ai pas bougé de mon canapé, prostrée et atterrée par cette situation énigmatique et angoissante. J'ai pris cela très au sérieux et il n'était pas question pour moi de contaminer ou d'être contaminé. JE NE SORS PAS ! J'anticipe la dureté de cette liberté que l'on nous prend. Mais si cela permet de sauver des vies.

Les trois jours premiers jours, je pleure, je suis comme un lion en cage, je fais les cents pas. Je pourrais faire toutes les tâches que je n'ai jamais le temps de faire. Mais je n'y arrive pas. Je suis figée.

On nous conseille de lire, de faire du sport, mais je n'y arrive pas. Mon esprit a déjà besoin de s'habituer à ce nouvel isolement. Je ne vais pas me réveiller un matin et me dire « génial ! Je vais faire mon yoga, ensuite me faire un bon smoothie vitaminé, puis je vais ranger tous mes papiers administratifs, faire les vitres, nettoyer les placards, lire deux ou trois heures, me faire une soupe, puis un gâteau sans gluten tout ça dans la joie et la bonne humeur !  

Non je traine en pyjama, tourmentée sur mon canapé à me morfondre.

Dehors, le temps s'est arrêté. La vie n'existe plus. Le silence a pris sa place d'honneur.

J'essaie de trouver des choses positives à cet isolement, mais à part l'arrêt de la contagion je n'en vois pas d'autres.

Moi qui dévorais des livres, je n'arrive pas à lire une ligne. Mon cerveau n'a pas encore digéré l'état de guerre psychologique qui vient de débuter. Je décide de lui laisser prendre le temps de s'y habituer. Doucement... Singulièrement

Kenneth m'a laissé un t-shirt pour que je n'oublie pas son odeur. Je l'ai enveloppé dans un sac en plastique pour qu'il ne perde le moins possible sa transpiration.

Le soir avant de me coucher, je le sors et je le renifle en prenant toute ma respiration possible. Il est avec moi. Je reste là, comme une folle mon visage collé sur ce vêtement.Il est là le temps d'une odeur mais il perd de jour en jour son parfum.

Tu es loin, à 5 kilomètres de moi, nous sommes dans l'incapacité de nous voir. Cinq kilomètres ce n'est pas loin, mais c'est long. Nous nous apellons plusieurs fois par jour. Mes amies me conseillent de faire des visios sur whatshapp. J'en suis incapable, te voir sans te toucher, allumerait le robinet de l'amour.

Mais m'habituer à ne pas voir mon homme est le plus insupportable. Je voudrais le toucher, le caresser, le sentir. Cette expérience de ne plus avoir la liberté de ne pas être à tes côtés, me montre ô combien je t'aime. Ô combien tu es l'amour de ma vie. J'erre dans mon petit appartement en prononçant ton prénom les yeux embués d'amour. Nous sommes faits, nous êtres vivants pour aimer, c'est vital. J'ai besoin de me nourrir de ton amour. Mais là, je ne peux ni faire une attestation pour justifier de venir te voir, ni faire la queue pour faire mes courses pour raison d'amour. Je suis là, affamée d'être aimée. 

Le quotidien est difficile, je n'arrive plus à lire, je n'arrive pas à m'occuper, ou très peu. La vie n'existe que pour les oiseaux dehors, libres de voler, de chanter. Parfois j'imagine que je pourrais monter en amazone sur un goeland et venir te voler un baiser.

Le vide. je me laisse aller à « observer » tes mains, si fortes et douces lorsqu'elles me caressent, ton torse poilu au possible lorsque j'y passe mes doigts fins et vernis de couleur framboise.

Etre confiné c'est dur sans son amoureux c'est un calvaire.

La vie dehors s'est figée c’est la désolation. le silence a pris la place des cris d'enfants, des voitures dont le son des musiques qui s'en échappent, des camions qui klaxonnent à s´en boucher les oreilles, c'est un long dimanche infini. Je sors très peu, je suis à la lettre les modalités de confinement. Il n'y a presque personne dans la rue, parfois, lorsque je rencontre quelqu'un masqué ou pas, nous changeons de trottoir. Je constate ce regard posé sur moi, un regard de peur, « si elle l'avait ? ». Je me demande si je lui renvoie cette même vision.

Pour supporter ton absence, je me remémore nos meilleurs souvenirs, nos rires et nos caresses qui révelent combien nous nous aimons. De loin, j'ai peur pour toi, de près je souffre, de loin je prie pour qu'il ne t'arrive rien, de près je prie pour qu'il ne m'arrive rien , ni à mes proches.

Nous sommes les amants séparés, nous pourrions trouver cette situation romanesque mais pour moi, elle n'est que douleur et épreuve.

Que l'amour que j'éprouve à ton égard me donne une force nouvelle de supporter cet isolement.

A toi et à jamais. Salima

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