Perturbateurs endocriniens : enterrement du principe de précaution en souriant

L'U.E. a adopté un nouveau texte sur les perturbateurs endocriniens, ces molécules nocives qui altèrent nos fonctionnements hormonaux. Alors que la majorité des médias parlent d'une question de définition des perturbateurs endocriniens, l'enjeu réel se situe au niveau des régulations et du principe de précaution, noyé pour laisser une nouvelle « révolution agricole » faire surface prochainement.

Définition des perturbateurs endocriniens

Après l'adoption le 4 juillet dernier par l'U.E. d'un nouveau texte réglementaire sur les perturbateurs endocriniens, les gros titres de la presse tendraient à nous faire croire que l'enjeu tournerait autour d'une question de définition de ces molécules (voir ici, ou même là-bas). Ainsi, on pourrait imaginer que le personnel politique de l'Union chercherait à modifier la définition des perturbateurs endocriniens, qui relève de la biologie et que les biologistes ont déjà défini. Si tel était le cas, on aurait déjà des raisons de s'indigner d'une telle forme de révisionnisme ou de négationnisme biologique, analogue au négationnisme historique. Pourtant, l'enjeu réel est encore plus important puisqu'il concerne le principe de précaution, alors même que la définition des perturbateurs endocriniens reste pour l'U.E. celle adoptée en 2002 par l'organisation mondiale de la santé :

Un perturbateur endocrinien est « une substance exogène ou un mélange qui altère la/les fonction(s) du système endocrinien et, par voie de conséquence, cause un effet délétère sur la santé d’un individu, sa descendance ou des sous-populations ». En d'autres termes, un perturbateur endocrinien est une substance qui est normalement extérieure à notre corps et qui en altère le fonctionnement hormonal (système endocrinien) avec des conséquences délétères pour la santé.

Cette définition donnée par l'OMS était déjà citée comme référence en la matière aussi bien par l'agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail que par l'institut national de la santé et de la recherche médicale. Son adoption officielle par l'U.E. devrait donc représenter un non-événement. Il y a pourtant bien dans le texte adopté le 4 juillet matière à s'émouvoir car le processus retenu pour l'identification des substances agissant comme perturbateurs endocriniens condamne à mort le principe de précaution.

Assassinat du principe de précaution : l'arme du crime est l'inversion de la charge de la preuve

Alors que dès 1996 la commission européenne se préoccupait de l'impact des perturbateurs endocriniens et érigeait le respect du principe de précaution comme bouclier sanitaire, vingt ans plus tard elle a décidé de ternir son blason en assassinant discrètement le principe de précaution. Se cachant derrière le masque d'une des régulations les plus strictes au monde sur les perturbateurs endocriniens, la commission européenne a mis en place des critères pour les identifier soit-disant scientifiques mais en réalité incroyablement astringents.

Il sera désormais nécessaire d'apporter la preuve qu'une substance agisse bien sur nos fonctions hormonales et que ce mode d'action soit bien responsable de problèmes de santé pour l'identifier comme perturbateur endocrinien (tampis si une substance est nocive du moment que le lien avec nos hormones n'est pas établi, et réciproquement). De ce fait, presqu'aucune substance ne tombera à l'avenir sous le coup de la régulation stricte en la matière, vidant de sa substance cette régulation.

Alliée au principe de précaution qui voudrait qu'une substance suspecte soit considérée comme perturbateur endocrinien jusqu'à ce que preuve soit faite de son innocuité, cette régulation serait efficace. Malheureusement, la commission a décidé d'inverser la charge de la preuve pour identifier les perturbateurs endocriniens, enterrant le principe de précaution et empêchant que de nombreuses substances pourtant fortement suspectées ne tombent sous la définition de l'O.M.S. Notre stricte régulation des perturbateurs endocriniens, louée si hypocritement par les commissaires européens, ne fera bientôt plus que figure d'apparat puisqu'elle n'aura plus d'objet à réguler. Le meurtre à bien eu lieu sous notre nez et pendant qu'on enterrait notre protection, certains souriaient.

L'enterrement du principe de précaution et les sourires de l'agrochimie

Puisqu'en matière de perturbateurs endocriniens le principe de précaution a été tué, la question se pose de savoir à qui profite le crime. Le marché actuel pour les produits contenant des substances suspectées d'être des perturbateurs endocriniens pointe évidemment vers un certain nombre d'industries chimiques, comme n'ont pas manqué de le rappeler les observateurs médiatiques. Au delà de l'intérêt évident pour ces grandes sociétés privées de voir leur produits actuels propulsés hors de portée d'interdiction pour raisons sanitaires, il y a aussi la préparation du terrain pour la prochaine génération de produits agricoles en gestation.

Alors que de nombreux produits pudiquement nommés phytopharmaceutiques et biocides sur le marché européen sont déjà suspectés de contenir des perturbateurs endocriniens, l'industrie agrochimique nous prépare une nouvelle génération de substances censées booster les rendements agricoles en agissant sur la régulation des hormones des plantes. Il s'agirait donc de substances équivalentes à des perturbateurs endocriniens du règne végétal, et qui pourraient tomber sous la définition de l'O.M.S. puisque celle-ci ne définit pas une espèce en particulier. Du moins, ces nouvelles substances agrochimiques auraient pu tomber sous le coup des régulations si le principe de précaution n'avait pas été enterré.

Les hormones des plantes sont bien différentes de celles des animaux et donc en particulier des nôtres, suggérant une relative sécurité de notre santé pour les substances concernées, mais la manœuvre n'est pour autant pas sans risques, en particulier pour l'environnement, et d'autant plus que le principe de précaution a été noyé pour les laisser émerger. Cette prochaine « révolution agricole » déjà en préparation dans les laboratoires et les champs expérimentaux de l'agrochimie privée, ainsi que les risques qu'elle comporte, seront traités dans à un article prévu dans les semaines qui viennent. En attendant, ceux qui s'enrichissent de l'agrochimie peuvent continuer de sourire en assistant satisfaits aux funérailles du principe de précaution qui jusque là nous protégeait.

 

Dr. Sacha ESCAMEZ
Biologiste
Citoyen Engagé

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