Des jeunes bientôt obligés de gagner leur vie au prix du sang, littéralement ?

Les expressions « au prix du sang » ou encore « vampirisme social » risquent de prendre une tournure tout à fait littérale. De récentes recherches en biologie, dans un contexte économique et social inégal et au sein d'un cadre législatif inadapté, menacent de forcer des jeunes à vendre leur sang à de riches personnes plus âgées, comme cure de jouvence. Ceci est un appel !

Préambule

*certains des liens utilisés comme sources pour cet article renvoient à des documents en anglais.

 

Depuis un peu plus d'une décennie, plusieurs laboratoires de recherche dans le monde (mais surtout aux États Unis) rivalisent pour trouver dans le sang jeune des éléments susceptibles de lutter contre les effets du vieillissement. A priori, l'objectif peut sembler noble mais les moyens utilisés, le contexte social et le cadre juridique actuels pourraient bien transformer l'utopie de la jouvence en une fontaine d'histoires orwelliennes. Pire encore, comme pour beaucoup de problèmes à venir, les solutions pour nous en protéger ne semblent pas être en cours d'élaboration. Au travers de l'exemple de l'exploitation du sang qui se profile à l'horizon, cet article appelle aussi à la prospective citoyenne, pour que nos politiques ne fassent pas qu'essayer de régler les problèmes existant mais cherchent aussi à anticiper les dérives futurs pour les prévenir.

 

Le sang neuf peut-il régénérer et rajeunir les personnes plus âgées ?

Des chercheurs se sont posé la question de savoir si le sang pouvait contenir des facteurs qui influencent notre âge biologique, c'est à dire le degré de déclin de nos capacités physiques et mentales qui accompagnent le vieillissement (un résumé de ces recherches peut-être trouvé ici et ). L’expérience de recherche fondatrice dans ce domaine a été publiée en 2005, quatre ans avant la parution du film d'horreur The human centipede, dont elle aurait pu être le prélude ou la bande annonce. En effet, sous le terme technique de « parabiose hétérochronique », cette expérience a consisté à coudre ensemble des souris d'âges différents pour mettre en commun leurs systèmes de circulation sanguine. Plusieurs semaines de ce « partage » entre souris jeunes et plus âgées conduisaient chez ces dernières à une régénération des tissus musculaires et du foie comparable à une forme de rajeunissement. Un rajeunissement des facultés cognitives chez des souris âgées a également été rapporté par des chercheurs leur ayant transféré du plasma de jeunes souris, et même de jeunes humains (voir ici). Des résultats opposés ont pourtant été publiés par d'autres équipes de recherche (par exemple ici), mais qu'à cela ne tienne, la recherche sur l'effet rajeunissant du sang neuf a continué.

 

Quelles applications sont faites de cette supposée découverte ?

 

Des chercheurs de différents laboratoires en arrivèrent donc à la conclusion qu'en comparant le sang d'individus jeunes à celui d'individus âgés, on pourrait identifier et isoler de nouveaux facteurs de jouvence. Identifier de tels facteurs permettrait en théorie de les synthétiser et de créer une forme de remède de jouvence, ce qui pourrait bien représenter un progrès potentiel pour la santé des personnes âgées. Pourtant, pour le moment les applications en cours de développement prennent une direction différente bien plus inquiétante.

 

En effet, même si de potentiels facteurs « rajeunissants » ont récemment été identifiés en comparant du sang jeune à du sang âgé (tel que résumé ici), leurs effets devront être confirmé, il faudra trouver comment les synthétiser, et des test sanitaires devront être effectués avant qu'ils ne puissent être commercialisés. En attendant, l'odeur du profit potentiel visant à capitaliser sur la peur de vieillir et de mourir a déjà provoqué des initiatives aux pratiques moins louables. Par exemple, une société privée californienne a déjà enclenché l'engrenage malsain : Ambrosia a mis en place un soit-disant teste clinique au protocole vivement critiqué (tant du point de vue éthique que scientifique, voir ici) et qui réclame aux participants volontaires la somme de 8000$ pour recevoir du plasma de sang de personnes jeunes. On voit donc déjà poindre, en plus des problèmes éthiques et scientifiques, la question des inégalités sociales et du cadre économique (traitée plus loin), ainsi que celle du cadre juridique.

 

Un cadre juridique incomplet et donc pousse-au-crime.

 

En vue de contribuer à garantir la sécurité des patients et/ou consommateurs face aux effets potentiellement néfastes des remèdes et des traitements qui leur sont prescrits et/ou vendus, il existe une législation qui exige qu'un certain nombre de contrôles soient effectués en amont de toute commercialisation. Ainsi, un médicament nouvellement synthétisé devra être testé sur plusieurs espèces d'animaux, puis passer des tests cliniques sur des personnes, pour mesurer de possibles effets inattendus. Il en va de la santé publique !

 

Entre la synthèse d'une molécule thérapeutique et sa mise sur le marché, il peut donc s'écouler un certain nombre d'années. Ce dispositif qui nous protège n'est pas toujours vu d'un très bon œil par certaines personnes plus concernées par le profit à court terme que par notre santé, et qui cherchent donc des failles dans la loi pour s'en affranchir. Or précisément, une telle faille existe dans le cas du sang : Le sang n'est en effet pas considéré comme un médicament synthétique qu'il faille longuement tester puisqu'il provient de nous et que nous ne mourrons pas sous l'effet de notre propre sang. Alors que d'un point de vue purement sanitaire, ce raisonnement se tient, d'un point de vue juridique et dans le contexte économique actuel il pousse au crime. En effet ce cadre juridique encourage à ne pas développer une cure de jouvence synthétique inspirée par nos nouvelles connaissances sur le sang, qui devrait alors être longuement testée, mais plutôt à commercialiser le sang lui même. Peut-être faudrait-il des lois pour empêcher un tel raccourci.

 

Le modèle actuel aboutira à ce que des riches vampirisent des jeunes

 

Si le sang de personnes jeunes devenait un produit de consommation, ce qui est désormais plus proche d'une réalité qui se dessine sous nos yeux que d'une vague hypothèse, quelles en seraient les conséquences ? Pour le comprendre, il convient de placer la question dans le contexte économique et social.

 

Les inégalités se creusent entre riches et pauvres (en France comme ailleurs), de même que la précarité. Dans ces conditions, le très érudit professeur d'Histoire Yuval Noah Hariri explique dans son récent livre Homo Deus que les bénéfices, pécuniers ou pratiques, des progrès techniques et technologiques vont être de plus en plus captés par les riches. Ces même riches, explique le professeur Hariri, ont lancé une guerre contre le vieillissement et la mort, avec pour but de devenir immortels. Dans le contexte d'exploitation actuelle et qui tendrait à se renforcer, on peut tout à fait imaginer que le précariat et la pauvreté force des jeunes à devenir des donneurs de sang professionnels au seul bénéfice de riches avides de cures de jouvence pour retarder leur vieillissement en attendant que la recherche leur donne les moyens d'échapper à la mort.

 

Pour s'en convaincre, on peut penser par exemple à l'un des co-fondateurs du service de paiement PayPal, le puissant Peter Thiel. Celui-ci a ouvertement déclaré la guerre au vieillissement et à la mort et il est amateur de transfusions de sang frais (voir ici et ). Peter Thiel, désormais un proche conseillers du président des États Unis Donald Trump, est par ailleurs un libertarien qui pense que démocratie et liberté s'opposent, qui est contre le droit de vote des femmes et contre l'existence d'une couverture sociale pour les dépenses de santé.

 

Thiel n'est que la partie émergée de l'iceberg car d'autres ultra-riches plus discrets mais également influents de par le monde pensent peu ou prou comme lui. Ainsi, les prédictions du professeur Hariri qui nous annoncent la volonté d'une classe riche de se transformer en super-humains au détriment des gens normaux n'est peut-être pas si éloignée du futur qui s'avance. On peut donc s'attendre au pire pour l'intérêt général, pour les politiques de santé publiques et pour le sang des enfants d'aujourd'hui qui pourraient devenir les vampirisés de la prochaine décennie.

 

Prévenir plutôt que guérir :

Un appel à la prospective pour des politiques qui préparent l'avenir !

Le mal est annoncé et il avance vite, mais ce futur dystopien n'a pas encore complètement rattrapé notre réalité. Il est temps d'agir pour prévenir plutôt que guérir.

D'abord, il y a le cas particulier de l'exploitation littérale du sang. Sang qui menace de devenir un produit de consommation pour de très riches aspirants à la supra-humanité et qui considèrent les pauvres comme des êtres inférieurs dont il est acceptable de pomper le sang contre une rétribution, atteignant un nouveau niveau d'exploitation. Il faut espérer qu'avertis du danger, les politiques et les institutions agiront en amont pour éviter la saignée.

Plus généralement, il y a la question du progrès technique ambivalent, à la fois porteur d'espoir et de potentiel de destruction, et de sa régulation. De grandes société privées soucieuses de leurs profits, et souvent dirigées par des personnes qui détestent l'existence des États et des régulations, ont pris la fâcheuse habitude d'utiliser l'innovation technique pour contourner les lois dans un processus appelé « disruption »
(voir le livre de Bernad Stiegler, Dans la disruption comment ne pas devenir fou).

En effet, si une nouvelle technique ou un nouveau procédé est suffisamment innovant, alors les lois sont inadaptées, aboutissant à peu ou pas de régulation. Ce fut par exemple le cas avec ce que l'on a coutume d'appeler « l'ubérisation », et avec la société du même nom qui a utilisé les nouvelles technologies de la communication pour contourner les lois régulant les taxis. Des pouvoirs privés sont en train de jouer stratégiquement aux échecs avec les pouvoirs publics, alors que ces derniers ne répliquent qu'au coup par coup, voire décident de jouer aux dés.

L'enjeu de cette partie d'échec étant la protection de l'intérêt général par les pouvoirs publiques contre une minorité de fortunés privés, il est temps de changer de vitesse et de commencer à avancer des pièces avec une stratégie en tête. J'appelle à la création d'un institut public de prospective citoyenne !

Cet institut pourrait par exemple réunir de nombreux volontaires en charge de réfléchir aux problèmes à venir, avec au centre un groupe d'experts, chercheurs et juristes, pour proposer les parades juridiques, institutionnelles et démocratiques aux problèmes avant qu'ils ne surviennent ou n'empirent. Nous semblons capable de le faire au moins partiellement sur la question du changement climatique. Pourquoi ne pas le faire plus généralement en regroupant les diverses expertises au sein d'une structure organisée à la voix qui porte ?

En attendant, je crée cette édition « Prospective Citoyenne » sur Médiapart et je vous invite à y contribuer pour réfléchir ensemble, de façon coordonnée et avec notre intelligence collective, pour alerter par nos articles sur les risques à venir. N'hésitez pas à partager autour de vous !

 

Dr. Sacha Escamez
Chercheur en biologie
Citoyen engagé

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