Bertrand Delanoé réussira-t-il à devenir le nouveau Hollande ?

Bernard Delanoé a eu les dieux avec lui – au moins le dieu Hasard ou la déesse Bonne Fortune : le tirage au sort a attribué à sa motion la lettre A et le droit de paraître devant toutes les autres.

 

F. Hollande, qui avait tenu à présenter une contribution ("Donner une cohérence à la gauche et un espoir à la France"), a décidé de transmettre le flambeau à B. Delanoé. Bertrand est ainsi consacré héritier de François. Seulement un héritage au PS, ça se gagne – rien n’est sûr. Mais rien n’est non plus laissé au hasard.

 

Pour la première fois depuis longtemps, on se retrouve donc dans un cas de figure où il doit y avoir un choix politique de fond à l’occasion de l’élection du nouveau (de la nouvelle) Premier (ère) secrétaire. En 1980, Jospin reçut la fonction des mains de Mitterrand lui-même au moment où celui-ci devenait le candidat à la présidence. Au début des années 90, il y eut une valse des Premiers secrétaires, mais Mitterrand était encore Président, et cela ne recouvrait pas des choix politiques de première grandeur. En 1995, le bon résultat de Jospin le ramène à la tête du PS et la victoire législative de 1997 lui permet de transmettre la fonction à F. Hollande (qui n’avait pas été le premier pressenti). Cette fois-ci, on se retrouve plutôt dans une situation analogue à celle de 1971 : après une série retentissante de défaites nationales, il s’agit de revoir en profondeur l’orientation et la politique du PS.

 

L’expérience de 1971 montre qu’un changement en profondeur ne va jamais de soi. Il est de bon ton de railler les discussions de nuit ou de petit matin des congrès socialistes. Mais à Epinay, l’élection de Mitterrand à la tête du PS (auquel il venait d’adhérer !) s’est jouée à quelques mandats (ceux de Pierre Mauroy – Mitterrand s’en souviendra dix ans plus tard) et la gauche en France en est sorti complètement bouleversée – on s’en est aperçu dix ans plus tard. Le congrès de Reims sera peut-être de ce type-là.

 

F. Hollande a été très habile à la manœuvre. Sa présence en signataire n° 2 veut donner une « légitimité » particulière à la motion A. Cette légitimité se réclame aussi de J.-M. Ayrault, le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, ce qui n’est pas rien au PS.

 

L’héritage, c’est aussi un héritage de courants d’idées. Sur ce point, ce fut un peu plus compliqué. En n°3 apparaît la signature de Pierre Moscovici, rescapé d’un courant jusque là partie prenante de l’orientation défendue par Hollande et désormais passé à la motion D, mais aussi Jean-Yves Le Dryan, Alain Rousset et Jean Germain, qui avaient rejoint un courant d’opinion favorable à S. Royal en 2006-2007et à son image de renouvellement de la politique, - mais ils ont été déçus par la suite des événements. On trouve enfin George Pau-Langevin, qui incarne « la diversité » comme on aime à le dire maintenant. C’est dire que F. Hollande, avec B. Delanoé, a su limiter les dégâts. La contribution « La ligne claire » ne s’est pas entièrement reportée entièrement, avec Gérard Collomb, sur celle de S. Royal : la motion A lui a même emprunté son désir de clarté à défaut de son désir d’avenir…

 

La motion Delanoé-Hollande ne devrait donc pas retrouver le score de la motion majoritaire du congrès du Mans : 53%. Elle perd une bonne partie des sociaux-démocrates à l’européenne, inquiets de l’avenir de la social-démocratie dans l’UE, où la figure de proue allemande s’enlise dans une grande cohabitation qui la plombe encore plus que la CDU-CSU et qui ne parvient pas à renouveler personnel et orientation politiques. Elle perd tous ceux qui ont cru et continuent de croire que S. Royal, derrière G. Collomb, représente une chance de renouvellement en profondeur du PS. Du coup, la motion Delanoé-Hollande représente la continuité et seulement la continuité.

 

Le texte de la motion A est techniquement admirable. Il montre même parfois un art consommé de la formule. Tout y est… sauf ce qui n’y est pas. En particulier la réponse à cette question : comment en est-on arrivé à cette division du PS et à ce désir intérieur de changement qui prend des formes diverses ?

 

La préoccupation de Delanoé-Hollande est méritoire : « nous n’avons qu’un but : faire gagner le Parti socialiste en 2012, pour servir les Français. ». « Nous devons nous opposer avec toute l’énergie de notre indignation […]. Nous devons aussi nous opposer sans sectarisme, mais avec le triple souci d’être efficaces, responsables, et utiles aux Français […] bref, de lier opposition ferme et propositions alternatives. » Le seul problème, c’est qu’ils ne se posent pas vraiment le problème de savoir pourquoi « le Parti socialiste vit douloureusement la réputation d’être inaudible ».

 

La force et la faiblesse de ce texte, c’est qu’il reprend en héritage le discours des dernières années : c’est une musique bien connue avec ses orchestrations attendues qui montrent du métier. Il a un discret leitmotiv : le refrain de la « doctrine, renouvelée, stimulante, applicable », « du projet convaincant et applicable » (comme si les élus socialistes des autres motions avaient déjà péché par le côté inapplicable de leurs propositions...). Souvent la description de la situation l’emporte de beaucoup sur les solutions proposées – qui n’ont rien de nouveau pour un socialiste. Là aussi, c’est l’héritage : le nouveau, ce qui est sujet à discussion, voire à polémique, on le met en réserve en attendant de voir ce qui aura fait mouche dans la préparation du congrès. Et on l’intégrera après coup – « pour rassembler ». Pourquoi pas ?

 

La partie la plus faible, c’est sans doute ce qui concerne la vie du parti pour lequel Delanoé et Hollande demandent une « rénovation radicale ». Il y a une proposition réellement nouvelle : « l’implantation du PS dans un quartier populaire ». Je n’ai rien contre… Le reste montre que les propositions des congrès précédents ne sont pas entrées en application. Ou que ce n’étaient pas les solutions qui s’imposaient au premier chef. On les retrouve intégralement.

 

Quant au fonctionnement de la direction du parti, les propositions d’autres motions qui visent à un travail collectif approfondi fondé sur les échanges sont évacuées. Les critiques sont pourtant précises : je renvoie à mon précédent billet. Par exemple, au lieu que le Bureau national (qui s’appela un temps le Bureau exécutif) soit le véritable exécutif, ce qu’il n’est déjà plus, c’est le secrétariat national, lequel en principe doit organiser l’activité et la réflexion du parti, qui serait appelé à assumer ce rôle. Or le secrétariat n’est pas représentatif de tout le PS mais seulement de sa majorité. Bonne manière de ne pas associer l’ensemble du parti à la mise en œuvre des décisions… pourtant censées s’appliquer à toutes et à tous et être appliquées par tous et toutes..

 

La motion A ne veut pas d’un parti qui ressemble à la SFIO d’il y a 40 ans : « elle exige un Parti socialiste fort,qui se dote d’un projet convaincant et applicable, qui offre aux Français une image claire, qui sait s’unir quelles que soient les circonstances, qui ne se résigne pas à n’être qu’une force morcelée à vocation locale, comme au temps de la SFIO avant Epinay mais qui au contraire se comporte comme une force nationale cohérente, capable d’être de nouveau décisive. » Le problème, et cette citation le montre par elle-même, c’est que le PS d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à la SFIO.

 

La bataille sera rude. En politique, et surtout dans les partis politiques, il est une force qui compte beaucoup plus que les autres, beaucoup plus que la force des idées – nouvelles – : c’est la force d’inertie. Encore une fois, rappelons-nous le congrès d’Epinay.

 

Delanoé vient de confier qu’il frôlera les 50%. Ou bien il attend un effondrement de la motion Collomb-Royal (hum ! à voir !) : cela signifierait que tous les moyens, glorieux ou pas, ont été, sont ou seront utilisés… Ou bien il joue au bon candidat qui se dit persuadé de l’emporter quand il sait déjà que les « carottes sont cuites » - je n’y crois guère. Vraisemblablement, il doit posséder un petit avantage et il le grossit pour impressionner : ce qu’il souhaiterait, c’est faire le trou pour rester dans la course au moment des inévitables regroupements de congrès.

 

Delanoé n’est pas encore le nouveau Hollande ; d’ailleurs il ne le sera qu’en cas de victoire incontestable : le signataire n°3 est prêt à être le Premier fédéral de compromis, comme chacun sait - si c'est lui !

 

Mon jugement vaut ce qu’il vaut : la seule motion qui ne prend en compte aucun des véritables problèmes du PS, c’est la motion Delanoé-Hollande. Et pourtant qu’elle est belle cette motion ! Tout en clarté, courage, créativité ! Où sont les fleurs ?

 

Billet publié le 12 oct 2008 sur le blog de René Lorient

 

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