Martine Aubry et ses amis pourront-ils reconstruire le PS ?

Les motions viennent enfin d’arriver chez les militants socialistes – après et non avant le week-end comme il était prévu. Tous les socialistes peuvent ouvrir leur album de motions : combien ont le désir de le faire ?

 

Car c’est là l'un des problèmes pour Martine Aubry et tous ceux, en particulier la « génération du changement », qui se sont associés à elle pour présenter la motion D « Changer à gauche pour changer la France ».

 

Curieusement, c’est la seule motion qui pose cette lancinante question du changement, si avidement attendu par les citoyens de France et d’Europe, si souvent éludé au nom du réalisme et des contraintes, de la prétendue absence de marges de manœuvres au temps de la globalisation et de la mondialisation.

 

Martine et son équipe n’y vont pas de main morte : ils mettent les pieds dans le plat.

 

Commençons par ce sur quoi ils finissent. Le PS est dans un triste état : « La première priorité est de retrouver l’envie d’être ensemble. Le Bureau National doit redevenir la véritable instance exécutive du Parti.Le Conseil National doit retrouver la place centrale de Parlement duParti. Réuni trop rarement, son déroulement est souvent factice… Résultat: les sujets sont traités superficiellement. […] Le Comité Economique et Social doit être réactivé. » Le PS est donc bien bas et Solférino n’est plus ce qu’il était. La condition nécessaire, mais non pas suffisante, pour changer en France, c’est donc d’abord de changer le parti et de changer dans le parti. C’est urgent car certains parlent de changer de parti quand d’autres ont déjà commencé à le faire.

 

L’exigence de changement se manifeste dans la manière d’aborder les questions politiques. Martine et les siens veulent retrouver le sens premier du socialisme : il s’agit de faire émerger de la société telle qu’elle est devenue « un nouveau modèle de développement économique, social etécologique ». Il faut progresser vers ce qui nous échappe aujourd’hui : « une société de solidarité,de responsabilité et de libertés dont nous devons être les architectes » et versun nouvel internationalisme avec l’Europe. »

 

La question de l’Europe est posée avec gravité :

 

« L’Union européenne n'a pas su apporter des réponses à la hauteur des enjeux […] Nous partageons tous l’analyse des dérives actuelles de l’Europe libérale et de la nécessité de la réorienter.

Les progrès réalisés dans les 30 premières années étaient fondés sur un consensus politique fort et implicite entre les Etats membres, autour de l’idée d’«économie sociale de marché», un mélange de régulation et de libéralisation […]. Ce consensus n’existe plus dans l’Union à 27. Pour beaucoup, la concurrence libre et non faussée semble être devenue un objectif dominant. La politique de la concurrence est maintenant parfois plus exacerbéeen Europe qu’aux Etats-Unis. »

 

L’action de la gauche européenne est soumise au même examen critique que le PS français lui-même : « La gauche française est en panne ….comme toute la gauche européenne. » Et le texte devient insistant : « Motif d’inquiétude supplémentaire : c’est toute la gauche européenne qui va mal ! »

 

Pour la motion de Martine Aubry et de sa génération du changement (des responsables politiques femmes et hommes trentenaires et quarantenaires), il faut retrouver le chemin des esprits et des cœurs de ceux qui souffrent le plus dans leur travail et leur vie personnelle, de ceux qui désirent au moins une amélioration de la vie pour leurs enfants. Ils veulent que le PS se dote d’un « projet de transformation sociale profonde », fondé à la fois sur une politique sociale, permettant de restaurer le pouvoir d’achat des petits salaires (revalorisations « significatives » et régulières du SMIC, blocages de certains loyers, allocation énergie financée par une taxe sur les superprofits des pétroliers...) et sur une politique entraînant les entreprises vers l’investissement, l’emploi durable et la valorisation du travail. Par exemple, le recours excessif à la précarité et les licenciements abusifs seront découragés par des mesures qui les rendront trop coûteux pour être une variable d’ajustement. C’est ce qui relève d’« un réformisme ancré dans le réel d’aujourd’hui. »

 

Il convient de lire attentivement ce texte : il ne peut être question de tout citer ici. Quand on le compare aux autres, on s’aperçoit qu’il a pour ambition non pas d’être le support d’une tendance de gauche dans un parti « social libéralisé », mais de donner des bases à un parti s’affichant sans complexe comme un parti de gauche. Le seul texte qui adopte une perspective analogue est la motion C, présentée par Benoît Hamon.

 

Il est peut-être regrettable qu’il existe deux textes aux orientations si complémentaires. D’autant plus que Benoît Hamon apprécie beaucoup Martine Aubry dont il fut le collaborateur au temps où elle était ministre. Moscovici aurait menacé de ne pas rejoindre la motion D si Hamon en était. Et au dernier moment, il a préféré rejoindre Delanoé et Hollande, sans doute parce qu’on lui a promis de devenir Premier secrétaire en cas de succès. Il est clair que Martine Aubry aura beaucoup plus de poids dans cette fonction – à condition que sa motion prenne l’avantage.

 

Martine Aubry, dans la période actuelle, est le symbole de ce qui s’est fait de mieux sous le gouvernement Jospin : les emplois-jeunes, la CMU, l’équilibre de la Sécurité sociale sur la base d’une création d’emplois sans précédent, les 35 heures. Car Martine sait remettre les pendules sarkozystes et autres à l’heure. Les enquêtes ont montré que pour ceux qui ont bénéficié des 35 heures, 85% sont satisfaits. Elle dit très clairement qu’il faut s’attaquer aux problèmes qu’ont connus les 15% restants. Et elle a des propositions : voyez son dernier livre.

 

Cette femme qui a créé la fondation Agir, et qui, un temps, a voulu connaître de l’intérieur une grande entreprise capitaliste (elle n’y a pas fait carrière et n’a pas touché de parachutes dorés), est de celles qui n’aiment pas le bavardage. Agir est son maître mot. Et depuis toujours elle a eu au centre de ses préoccupations le travail et l’emploi, en liaison avec l’entreprise, dans la perspective de transformer les relations entre le patronat et le salariat. C’est suffisamment rare pour être relevé.

 

Gageons que si elle devient effectivement le n° 1 du PS, la droite et le patronat, en tout cas celui qui a les yeux rivés sur les cours de la Bourse, ne lui fera pas de cadeau. Mais elle a du répondant. Et cela inquiète. La grande presse a choisi Delanoé…

 

(billet publié le 07 oct 2008 dans le blog de René Lorient; 108 commentaires)

 

 

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