Une chronique de France Culture : Aubry versus Royal

France Culture 18-11- 2008 - 8h30 ~ O. Duhamel

Gardons nous de la manie des pronostics. Le choix d’un dirigeant politique n’est

pas une course de chevaux, ni la science politique une variante du loto. Personne

ne sait aujourd’hui qui succèdera à F. Hollande, de S. Royal ou M. Aubry. L’on

sait en revanche, sauf invraisemblable surprise, que la bataille finale se joue

entre ces deux femmes, bonne nouvelle, et que B. Hamon n’a aucune chance de

devancer l’une ou l’autre. On sait aussi, même si cela relève du non-dit, qu’entre

les deux, il a déjà choisi. Humainement et politiquement, il se trouve bien plus

proche d’Aubry, avec laquelle d’ailleurs il travailla naguère et dont il s’est éloigné

sans guerre.

Duel donc, duel de personnes évidemment. Bien que l’une et l’autre soient issues

de l’ENA, tout oppose ces deux tempéraments. De la « femme de désir », L. Adler

a tracé sous ce titre un portrait aigu dans le JDD d’avant-hier. En creux, se

dessine aussi celui de la rivale. Ségolène arracha une circonscription législative

dans les Deux-Sèvres la veille de la clôture des candidatures, Mitterrand aidant -

et après avoir tenté en vain une première implantation à Trouville. Martine

travailla longuement avant de jeter son dévolu sur Lille, où elle attendit

patiemment que P. Mauroy lui cède complètement la place. Ségolène affirme ne

se sentir bien qu’avec les gens d’en bas. Martine s’est toujours promenée de tous

côtés, avec les patrons éclairés comme avec ouvriers ou immigrés. On dit Ségo, je

cite Laure Adler, « narcissique, hystérique, capricieuse. Oui, Ségolène s’aime. Et

alors ? D’ailleurs elle est de plus en plus belle ». Fin de citation. On dit Martine

plutôt le contraire. Et alors ? On n’est pas obligé de passer son temps devant sa

glace ! Ségolène ne cesse de sourire ; Martine ne peut pas s’empêcher d’être

sérieuse. Royal parle d’elle et de son envie ; Aubry parle du travail, pas de sa vie.

Et cætera, et cætera. On pourrait multiplier à l’infini les oppositions entre ces

deux personnalités, entre la Madone et la Patronne.

Le duel ne met cependant pas que deux personnes face à face. Il oppose deux

conceptions différentes du Parti socialiste et deux visions différentes de la

politique. S. Royal veut transformer le PS en mouvement de supporters, Martine

Aubry préserver et renouveler un parti de militants. Ségo apprécie la démocratie

d’opinion, Martine se méfie de l’obsession sondagière. Royal compte faire

trancher les grandes questions par la base, donnant aux adhérents et

sympathisants la prééminence. Aubry estime que la direction doit prendre ses

responsabilités, et assumer ses choix, quitte à être jugée à l’échéance. De la

vidéosphère, Ségolène a tout compris. Elle monte sur la scène du Zénith avec

bonheur. De la vidéosphère, Martine se méfie. Elle préfère les meetings pleins de

chaleur. Toute fille de Delors qu’elle soit, M. Aubry reste profondément laïque,

tandis que parfois, S. Royal se compare à Jeanne d’Arc, et s’arrête pour prier

dans une église. Cette femme a quelque chose d’un télé-évangéliste, tout ce que

sa rivale honnit.

L’une comme l’autre ont compris qu’on ne pouvait opposer sommairement l’État

et la société, mais l’ancienne ministre du Travail privilégie la question sociale, et

pour la traiter, l’action publique, augmentation du SMIC inclue. L’ancienne

ministre de l’Enseignement scolaire privilégie plutôt de l’État le seul rôle

sécuritaire. L’ex-candidate à la présidence de 2007 regarde plutôt sur sa droite,

donc du côté du centre. La possible future candidate à la présidentielle de 2012

regarde d’abord sur sa gauche, du côté des alliés traditionnels de la gauche

plurielle.

Pour l’emporter cette semaine, S. Royal veut puiser dans la centaine de milliers

de socialistes qui pourraient encore voter, les 35.000 qui n’ont pas participé au

vote du 6 novembre, bien qu’à jour de cotisation, les 60.000 qui n’ont pas repris

leur cotisation mais peuvent encore le faire. M. Aubry va mobiliser parmi les 70

% qui n’ont voté pour S. Royal. Ségolène veut être une sorte de "Tony Blair" à la

française. Martine une Mitterrand du XXIème siècle.

Bref, pour la première fois depuis Metz en 1979, quasi trente ans, les socialistes

vont faire un vrai choix et se doter d’un vrai leader. Il n’y a là rien de

déshonorant. Et il était temps.

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