Les mystères de la motion E : 2 – Où va la motion E ?

Depuis plusieurs mois, l’ancienne candidate aux présidentielles a annoncé qu’elle présenterait une motion au congrès des socialistes pour constituer une majorité nouvelle et prendre la tête du PS. La première étape, celle des contributions, a montré ses difficultés à rassembler les soutiens dont elle avait bénéficié en 2006-2007.

 

Une part importante de ces derniers s’est retrouvée dans la motion « Une ligne claire » réunissant une belle brochette d’élus d’un poids politique certain. La ligne a été si claire que certains, et pas des moindres, n’ont pas voulu suivre le même chemin que Gérard Collomb associé à S. Royal : ils ont préféré rejoindre la motion de la continuité Hollande-Delanoé en reprenant dans le titre de cette motion la notion de …clarté. La continuité claire qui annonce le changement pour … tout conserver. Un classique en politique.

 

L’étape suivante s’est faite à une condition : ce ne sera pas SR qui conduira la motion. Du coup, celle-ci a choisi de figurer à la dernière place. La possibilité de sa candidature à la succession de François Hollande ne sera évoquée qu’après le vote des motions. SR n’a jamais dit qu’elle y renonçait : elle s’est soumise à un calendrier que les statuts du PS de toute façon imposent à toute motion : l’élection du-de la premier-ère secrétaire a lieu après le congrès dans un scrutin direct. Vincent Peillon est souvent présenté comme une alternative, censée permettre à la motion E d’avoir de meilleurs résultats. Si la motion E enregistre de bons résultats, à qui en sera attribuée la cause ? A l’ancienne candidate ou au philosophe spécialiste de Jean Jaurès ? Attendons le résultat d’abord – car les bons résultats ne sont assurés pour aucune des motions – et éventuellement la résolution de ce petit mystère.

 

Il est un plus grand mystère. Avec qui la motion E conclura-t-elle alliance au vu des résultats ? Avec la motion Hollande-Delanoé ?

 

L’orientation des deux motions est une orientation de centre gauche ; si la motion A insiste sur le « caractère « applicable » de ses propositions, la motion E veut aborder « sans tabou » ou avec « lucidité » (ces mots sont en permanence dans le discours de la droite) les questions qui font discussion. La « lucidité » est de rigueur pour la question « des retraites et de l’allongement de la durée de la vie ». Le refus des « tabous » s’applique à la sécurité sociale. Derrière les phrases ou les propositions qui peuvent susciter spontanément l’intérêt, et qui le plus souvent relèvent du discours socialiste habituel, les questions brûlantes ne sont pas évoquées : quelle sera la part du patronat dans le financement des retraites, dans les cotisations de la sécurité sociale ? La motion Hollande-Delanoé peut même paraître sur de tels points « plus à gauche » que la motion E. Sur la politique économique et sociale, même impasse : autant des développements intéressants sont présents sur les PME, signalées comme participant de « l’économie de pointe », autant les grandes entreprises sont passées sous silence en tant que telles. Or si les PME sont effectivement souvent créatrices d’emploi, ce sont généralement les grandes entreprises qui sont cause de licenciements massifs. Et de toute façon, pour les unes comme pour les autres, la question du pouvoir d’achat est cruciale.

 

Or le développement « Agir vraiment contre la vie chère » montre combien cette question est traitée par des rédacteurs qui n’ont pas vraiment le sens des réalités sociales. Laisser entendre que la lutte contre les abus bancaires, la création d’une action de groupe à la française, la réforme de l’indice des prix, et le respect des obligations de construction de logements sociaux sont la condition de l’augmentation du pouvoir d’achat, même si cela peut y concourir, c’est aller droit dans le mur dans les relations avec les salariés et leurs syndicats. Le rééquilibrage du rapport entre travail et capital, abordé sitôt après, porte non sur le partage de la richesse entre actionnariat et salariat, mais …sur le renouveau du syndicalisme (un syndicalisme de services et de conseils) et la négociation collective. Le patronat, quel qu’il soit, grand ou petit, n’y contredira pas. La question des salaires, celle du SMIC, est évacuée au nom de la négociation. Or l’Etat dans le domaine économique possède toujours aujourd’hui un instrument politique fort avec le niveau du salaire minimum. Quelle différence avec la motion D qui propose des revalorisations significatives du SMIC, des plafonnements pour certains loyers, une revalorisation des allocations familiales, ce qui ne l’empêche pas de prévoir des conférences nationales salariales et sociales tripartites.

 

Assurément, il est des pages descriptives de bon aloi – la description est un art que cultive la motion E, tout comme la motion Hollande-Delanoé d’ailleurs. A la différence de celle-ci, il y a un changement de style. Certaines pages – l’introduction, par exemple – semblent avoir trempé leur plume dans l’encre rougeoyante du communisme révolutionnaire anticapitaliste à la Besancenot. Pourquoi pas ? Mais cela ne fait que souligner l’abstraction de bien des propositions qui, en l’état, n’alarmeront que fort peu les dirigeants actuels de l’économie.

 

C’est pourquoi la scission de la contribution « Une ligne claire » peut sans doute s’interpréter de deux façons.

 

Ou bien il s’agissait pour de « grands élus » (c’est le vocabulaire du PS), de préparer une réunification avec la motion Hollande-Delanoé et d’aboutir à la reconstitution, pour l’essentiel, de la majorité sortante - c’est certainement l’état d’esprit de ceux qui ont rejoint immédiatement la motion A. Ils ont voulu d’abord dans la contribution montrer une solidarité politique de « grands élus » ; ils ont signifié à SR qu’ils ne partageaient point certaines de ses manières ; puis ils se sont répartis entre A et E dans l’attente de se retrouver. Sur le fond politique, c’est l’hypothèse la plus plausible.

 

Ou bien il s’agissait pour certains de donner un coup d'arrêt à la politique et aux pratiques de la direction sortante pour aller vers plus de « modernité ». Bien sûr, ce qui relève de la modernité ainsi entendue, c’est de rendre le PS compatible avec une éventuelle alliance au centre droit. Nul ne peut oublier que la candidate à l’élection présidentielle a pris sous son bonnet de proposer à François Bayrou d’être son futur premier ministre – et ceci à l’encontre de toutes les décisions collectives du PS. Le refus de Bayrou (sauf Pompidou, aucun premier ministre n’a été élu président), sa volonté de mener sa barque à son profit dans la perspective de 2012, ont conduit à un flop ! Officiellement, J.-L. Bianco le répète ici même dans ces colonnes, il n’en est plus question. Dans les sections socialistes, c’est un peu différent : une socialiste présentant la motion E est même allée jusqu’à dire qu’il fallait se rénover dans le bon sens, sinon on risquait d’avoir à « choisir entre Sarkozy et Bayrou » en 2012 !

 

 

Mais ce que je retiens malgré tout, c’est ce désir de changement du PS qui se manifeste derrière cette motion, jusqu’au niveau le plus élevé. Il y a le désir de changement d’une génération plus jeune qui veut accéder à la direction du PS et à la gestion des collectivités territoriales – avec l’allongement de l’âge de la maturité et de la vie en bonne santé, le refus du cumul des mandats, la rotation des responsabilités, sont des mesures de bon sens pour permettre aux jeunes talents de faire leurs preuves. Il y a la volonté de retrouver un parti en prise sur l’électorat, un parti qui discute de sa politique – et pas en comité restreint : « la démocratie participative » n’est pas nécessairement un vain mot – et elle a déjà été mise en pratique depuis des années avec succès ici et là.

 

La question qui se pose, c’est de savoir si les socialistes qui ont pris la tête de la motion E avec G. Collomb, rejoindront effectivement la motion A qui, politiquement, leur est proche, ou si leur volonté de changement dans le PS l’emportera pour renvoyer dans la minorité les soutiens de la motion A. Dans ce dernier cas, le congrès de Reims pourrait être du type du Congrès d’Epinay.

 

Est-ce possible ? (Tout est possible au PS… !) Ce qui le rend possible, c’est que la position de Bayrou, en concurrence avec le PS, rend de fait la question des alliances au centre momentanément secondaire. L’essentiel est en effet de faire du PS un parti capable de rassembler un bon tiers de l’électorat.

 

Tout dépendra, en fait du résultat des votes du congrès. D’abord ce n’est possible que si la motion A n’est pas devancée par la motion E. Hollande est dans l’esprit de se rallier à une motion de type centre gauche qui devancerait la sienne. Il est probable qu’il est dans le même esprit si la motion D, présentée par Martine Aubry, devançait la motion A, mais à condition de marginaliser la motion présentée par B. Hamon. Jospin vient de déclare sa préférence pour une telle solution dans tous les cas de figure. Comme il n’est pas bête et qu’il soutient Delanoé, c’est un moyen de jeter le doute sur la volonté réelle de changement de M. Aubry et de renforcer la motion de B. Hamon...

 

Ce fut tout le jeu de François Hollande, durant onze ans, que d’opposer à un pôle « de gauche » réputé « archaïsant », « incantatoire », une direction « responsable » ; c’était complémentaire du jeu consistant à ne pas résoudre les contradictions au sein de la majorité pour assurer son leadership de socialiste médian. rassemblant sur le plus petit dénominateur commun. Jospin invite à continuer…

 

Pour qu’un front du renouveau du PS s’opère, pour que la motion A passe dans la minorité, la seule solution envisageable serait celle où la motion D, plus forte que la motion C, mais alliée à elle, constituerait un pôle de rénovation attractif pour la motion E dans les trois années à venir, jusqu’au prochain congrès celui qui précèdera à la désignation du-de la candidat-e de 2012. Est-ce que ce sera le cas ? Que choisira la motion E ? C’est là le grand mystère. Ce sont les votes des socialistes qui ouvriront ou fermeront les voies du renouveau – dans les faits, non dans les mots.

 

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