L’effet Syriza au prisme de la mouvance souverainiste

Vainqueur historique des élections législatives grecques du 25 janvier, la Coalition de la gauche radicale (Syriza) a fait l’objet de soutiens inattendus en France, notamment de mouvements situés à ses antipodes idéologiques. Grossière manœuvre politicienne comme le dénonce la gauche, ou signe d’une reconfiguration profonde des clivages traditionnels, tel que le suggèrent, avec assurance, les partisans du retour à la Nation ?

« Il y a une fracture en Europe qui passe par la reprise en main des peuples contre le totalitarisme de l’Union européenne (UE) et de ses complices, les marchés financiers ». Ces propos de la présidente du Front national (FN), Marine Le Pen, venaient justifier sa curieuse prise de position exprimée dès l’annonce d’élections législatives anticipées, en faveur de la formation de gauche radicale Syriza. Pour le parti d’extrême droite, ce soutien à ce mouvement progressiste à même de constituer un rempart crédible face à l’austérité relèverait d’ailleurs de l’« évidence ». De même, selon son numéro deux Florian Philippot, que celui apporté à Podemos en Espagne, dont la victoire serait propice à « faire monter le débat sur l’euro, l’austérité et les politiques européennes »

Si d’aucuns ont voulu y déceler une nouvelle preuve d’une prétendue « convergence des extrêmes », les commentateurs plus avisés y ont plutôt vu la suite naturelle de l’entreprise frontiste de brouillage idéologique dirigée de longue date contre la gauche française. Les alliés européens de Syriza et de Podemos du Front de Gauche ne se sont pas privés de tirer sur cette ficelle décidément grosse, bientôt rejoints par leurs homologues grecs et espagnols, qui rejetèrent sans ambages ce soutien pour le moins peu apprécié. En toute logique, cette sortie médiatique, du reste peu suivie au sein du FN, aurait pu dès lors être rangée au rayon « outrances sans lendemain », déjà grassement approvisionné par le parti à la flamme…

Clivages galvaudés

« Aurait pu », si le constat posé par Mme Le Pen ne faisait pas écho à un plus large mouvement de remise en cause des clivages traditionnels, loin de se limiter aux cénacles d’extrême droite. Les soubresauts générés par la crise de la dette dans la zone euro ont en effet donné une ampleur inégalée à la fracture entre partisans de l’intégration continentale et ses adversaires, les souverainistes. Pour nombre d’intellectuels et d’acteurs politiques de tous bords, ce serait désormais le rapport aux contingences européennes, plutôt que les antagonismes socio-économiques, qui déterminerait le jeu politique, à plus forte raison dans les pays les subissant de plein fouet.

Longtemps apanage d’une droite souvent radicale, le souverainisme a peu à peu gagné du terrain à gauche, à mesure que l’intégration européenne s’immisçait de façon croissante dans les domaines socio-économiques. Face à une UE devenue tête de pont des revendications du grand patronat, nombre de progressistes ont acquis la certitude que toute perspective de changement social passe désormais par un retour aux prérogatives nationales. Au point, parfois, de conférer à cet objectif une centralité équivalente, voire supérieure à la lutte sociale, et d’envisager, pour certains, une coopération plus étroite avec leurs homologues de droite pour y parvenir.[1]

De façon prévisible, l’alliance conclue entre Syriza et le petit parti de droite souverainiste ANEL (« Grecs indépendants ») fut rapidement présentée par cette mouvance comme un cas d’école de cette nouvelle donne. Négligeant le contexte politique particulier qui a permis l’émergence de cette improbable coalition[2], les souverainistes ont préféré y voir une tendance de fond. « La question fondamentale est bien celle de la souveraineté et cela conditionne les alliances qui peuvent être passées », commente ainsi l’économiste hétérodoxe Jacques Sapir.

Selon cette perspective, le résultat des élections grecques ne devrait pas être interprété, en dernière instance, comme une victoire de la gauche, mais bien comme une défaite de l’Europe « allemande » face à la Nation. « Il faut bien comprendre qu’en Grèce, le clivage n’est plus entre la droite et la gauche. Il est entre ceux qui ont soutenu madame Merkel et ceux qui veulent une voix indépendante », soutenait notamment le député gaulliste Nicolas Dupont Aignan, au lendemain du scrutin. Pour ce proche du leader d’Anel, issu comme lui de la droite conservatrice, la coalition désormais au pouvoir à Athènes préfigure d’ailleurs les larges fronts transpartisans qu’il préconise dans les États membres pour résister à la « tutelle de Bruxelles ».

Le rapport au capital

L’UE est-elle donc en train de reléguer le clivage gauche-droite au rang de relique de l’histoire ? Il ne fait aucun doute que les systèmes politiques des pays européens acculés à l’austérité en sont sortis bouleversés. Dans une large mesure, le rapport aux recettes imposées par la troïka[3] des créanciers internationaux cristallise désormais les oppositions partisanes. Ceux qui les ont soutenus ont été immanquablement désavoués dans les urnes, ou sont en passe de l’être. Les dégâts économiques et sociaux de ces politiques[4] n’en ont que mieux souligné les rapports de domination intraeuropéens, et, de fait, la prégnance des antagonismes entre États. Les offensives autoritaires d’ampleur[5] dirigées par l’UE en réponse à la crise des dettes souveraines semblaient, pour leur part, accréditer l’idée que l’autonomie démocratique ne saurait s’exercer qu’au sein de son ancrage national historique.

Pour autant, l’antagonisme Nation-Europe ne permet pas de saisir les rapports économiques et sociaux au cœur des mesures d’austérité, ni de comprendre leurs conséquences politiques que représente la montée de Syriza ou de Podemos. En accordant une place centrale au conflit portant sur le niveau de pouvoir, les souverainistes tendent à reléguer au second plan le conflit social, et donc à en négliger la portée explicative. Pour appréhender celui-ci, c’est bien l’opposition entre gauche et droite, en tant que catégories politique[6]s, qui se révèle la plus pertinente.

Comme l’explique l’économiste Frédéric Lordon, ces catégories se définissent par leur rapport au capital, entendu comme logique d’accumulation illimitée du profit. « Être de gauche, c’est se situer d’une certaine manière vis-à-vis du capital. Et plus exactement d’une manière qui, ayant posé l’idée d’égalité et de démocratie vraie, ayant reconnu que le capital est une tyrannie potentielle et que l’idée n’a aucune chance d’y prendre quelque réalité, en tire la conséquence que sa politique consiste en le refus de la souveraineté du capital »[7]. Ce principe général a plusieurs corolaires, tels que la souveraineté populaire, à savoir l’« association aussi large que possible de tous les intéressés à la prise des décisions qui les intéressent »[8], ou encore la solidarité internationale, indispensable dans une lutte contre une logique par définition transnationale. De façon symétrique, la droite se définit par le soutien ou du moins sa non-opposition à cette domination du capital.

La reconnaissance ou non de la centralité des antagonismes socio-économiques opposant gauche et droite est lourde d’enjeux politiques. La question du rapport au capital écartée, il est d’autant plus facile d’éluder toutes les raisons structurelles qui ont conduit à la crise des dettes souveraines, éminemment tributaires de choix « de classes »[9] ; plus facile d’ignorer la pleine implication de lobby patronaux grec dans la rédaction des mémorandums de réforme de la troïka, qui illustre les collusions évidentes entre des élites économiques parasitaires et le grand capital international; plus facile, enfin, de nier le « contenu de classe » de l’austérité à tout crin, qui s’inscrit dans ce que le géographe David Harvey nomme « accumulation par dépossession »[10].

De façon objective ou volontaire, le discours accordant la primauté au clivage Nation-Europe comme facteur explicatif dominant conduit à négliger les intérêts économiques et les rapports de dominations intranationaux portés par les politiques de consolidation budgétaire. À cet égard, il est interpellant de voir des souverainistes de gauche, pourtant motivés par la lutte contre le capital, ravaler les partisans d’une Europe sociale et solidaire au rang d’idiots utiles de l’Europe libérale. Et ce d’autant plus que ce raisonnement constitue, d’une certaine façon, le « miroir inversé » de la dichotomie imposée par la pensée unique néolibérale, entre « réformateurs » (forcément favorable à l’« eurolibéralisme ») et les « populistes » (opposants aux dites réformes, forcément apôtres du repli national).

Pour la gauche souverainiste ainsi tentée, par aversion légitime pour l’UE réellement existante, de ne plus être que souverainiste, un détour par le philosophe marxiste Nikos Poulantzas (1936-1979) ne manque pas d’intérêt. Celui-ci définissait l’État capitaliste comme une « condensation matérielle de rapports de forces entre classes »[11]. Initialement au service de la bourgeoisie, il peut néanmoins évoluer dans un sens plus ou moins favorable aux travailleurs en fonction des rapports de force. Ce constat pour le niveau national vaut pour le transnational. Pour néolibérale qu’elle soit, l’UE est, elle aussi, soumise à des contradictions entre intérêts antagonistes. La nécessité de faire valoir la souveraineté populaire partout où menace celle du capital implique précisément de se saisir de ce niveau de pouvoir, aussi défavorable soit le déséquilibre des forces en présence.

Cherchez l’hégémonie

C’est précisément à travers l’antagonisme entre souveraineté populaire et souveraineté du capital que doit être comprise la victoire de Syriza. Pour cette dernière, c’est bien en tant que projet de classe porteur de régressions démocratiques et sociales inédites que les mémorandums de réformes devaient être combattus, loin des exaltations nationalistes de la droite souverainiste. C’est toujours au nom de la volonté de contester les rapports de domination économique où qu’ils se trouvent que Syriza s’est engagé de façon constante et résolue pour un changement radical de paradigme au niveau européen. Son dirrigeant Alexis Tsipras, qui fut candidat pour la présidence de la Commission européenne, n’a pas manqué de le souligner au soir du scrutin : « Notre victoire est aussi celle de tous les peuples d’Europe en lutte contre cette austérité qui détruit notre avenir européen commun ».

C’est toujours sur cette même base qu’il convient de comprendre le choix de Syriza de s’allier avec ANEL. N’en déplaise aux tenants de l’obsolescence du clivage gauche-droite, celui-ci résulte bel et bien d’une analyse en terme d’antagonismes de classe. Dans un contexte où les mémorandums de réforme de la troïka constituaient le principal biais par lequel le capital étendait son influence en Grèce, Syriza ne pouvait choisir ses partenaires qu’en fonction de leurs rapports à ces derniers. En cela, l’alliance avec le seul parti prêt à soutenir Syriza dans son projet de rupture avec l’austérité ne fut pas seulement un choix de gauche, mais l’unique possible.

Est-ce à dire qu’ANEL serait devenu de gauche ? Non, car ce parti, comme d’autres formations de droite souverainiste en Europe, n’en a pas pour autant adopté un rapport de conflictualité avec le capital. Il s’agit plutôt de défendre certaines franges de la bourgeoisie lésée par l’austérité prêchée par les élites économiques dominantes du pays, acquises à une droite conservatrice classiquement eurolibérale, dont elles ne partagent pas l’idéologie autocoloniale[12]. C’est dans cette optique qu’ANEL a fait le choix de l’alliance avec Syriza, incontestablement détentrice de l’hégémonie sur la question de la dénonciation des mémorandums (ce dont atteste l’écrasant déséquilibre de l’attelage : 149-13 sur 300 députés).

Le poids des mots

En définitive, si l’ancrage néolibéral et autoritaire de l’UE, a, conjugué à d’autres facteurs, a contribué à rendre plus diffus les antagonismes fondés sur le rapport au capital, ceux-ci n’en gardent pas moins leur pertinence comme paradigme explicatif du jeu politique. Les changements radicaux constatés dans les systèmes de partis des pays confrontés aux politiques d’ajustements structurels de la troïka témoignent en réalité d’un déplacement des formations se revendiquant de gauche sur ce clivage. Il se produit quand les concessions faites par ces derniers aux intérêts dominants atteignent un niveau tel qu’elles rendent inaudibles leur prétention à les combattre. La Grèce, qui mérite décidément bien son statut de laboratoire grandeur nature, a vu cette logique a poussée à son paroxysme : le choix posé par les sociaux-démocrates du Pasok au moment clé ou il n’était plus possible de tergiverser entre la souveraineté populaire et celle du capital a fait tomber les masques et conduit à son effondrement. Un signal d’alerte pour la gauche dite « de gouvernement » du reste du continent, prompte à avaliser les régressions sociales et démocratiques sur l’autel de l’intégration européenne.

D’où une épineuse question : comment la gauche, la vraie, peut-elle aspirer à construire une nouvelle hégémonie culturelle dans un contexte ou des partis acquis aux intérêts du capital persistent à s’en revendiquer ? Podemos y a répondu en Espagne, en refusant de s’autodésigner par ce terme tant galvaudé, tout en en conservant sa portée émancipatrice à travers d’autres éléments de langage – et, surtout, une autre pratique politique. Une autre solution, qui aurait le mérite de préserver la tradition politique et la mémoire des luttes passée, serait de lui redonner son sens originel, et d’en exclure ceux qui, par leurs compromissions, ont contribué à le vider de sa substance. A commencé par le Parti socialiste tel qu’il gouverne actuellement en France, dont les renoncements successifs en faveur du capital ont participé d’un glissement à droite inédit de la société française. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait déjà Albert Camus…

 

 


[1] Voir, par exemple, la place structurante prise par cette question, au sein du Mouvement Politique d’Education Populaire (M’PEP), qui, dans une récente déclaration, plaçait les objectifs de restauration de la souveraineté nationale sur le même pied que la lutte contre l’ordre néolibéral. "Le M’PEP devient le parti de la libération nationale et de la démondialisation. Objectif : un socialisme pour le XXIème siècle.", 18 janvier 2015, m-pep.org

[2] Considérant le refus d’emblée du Parti communiste grec (KKE) de soutenir un éventuel gouvernement Syriza et l’attachement des sociaux-démocrates (Pasok) et des centristes de To Potami  ayant refusé d’emblée toute collaboration avec Syriza, tandis que le Pasau cadre budgétaire fixé par la troïka, ANEL faisait davantage figure de pis-aller dans le cadre de la lutte contre le mémorandum que d’allié naturel.

[3] Groupe informel chargé du suivi des ajustements structurels demandés aux pays sous assistance financière, composé du Fond Monétaire Internationale (FMI), de la Banque centrale européenne BCE) et de la Commission européenne (CE).

[4] A fortiori dans les pays d’Europe du Sud, ou la consommation constitue un moteur de la croissance autrement plus fondamental pour la croissance que dans les pays du Nord, fondé principalement axés sur les exportations.

[5] Que l’on pense à la signature du pacte budgétaire européen qui institutionnalise la rigueur budgétaire, ou, dans sa dimension extrême, à la formation de gouvernements de technocrates proches de la finance en Grèce et en Italie.

[6] Indépendamment, donc, de l’usage qu’en font les partis politiques.

[7] Lordon, Frédéric, "La gauche ne peut pas mourir", Le Monde diplomatique, septembre 2014

[8] Lordon, Frédéric, "Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas", 8 juillet 2013, blog.mondediplo.net

[9] Notamment le choix de sauver les banques sans exiger de contreparties à même de limiter le pouvoir de nuisance du capital financier.

[10]  C’est-à-dire « La suppression des droits communs conquis par de longues années de luttes de classe acharnées (comme la protection sociale, la santé publique, les retraites) et leur retour au domaine privé». David Harvey, Spaces of global capitalism, Londres, Verso, 2006, p. 45.

[11] Balibar, Etienne, "Communisme et citoyenneté. Réflexions sur la politique d’émancipation à la fin du XXe siècle - Communication au Colloque International en mémoire de Nicos Poulantzas : « Le politique aujourd’hui »", Actuel Marx, n. 40 , 2e trimestre 2006

[12] L’auto-colonialisme désigne en Grèce, la propension à partager le préjugé orientaliste d’un peuple grec par essence enclin à la paresse, à la désorganisation, à l’improductivité… Que seule une discipline imposée de l’extérieure (en l’occurrence, la troïka) serait à même de corriger.  Gavriilidis, Akis, "Grexodus: elections, debts, and the ghosts of post-self-colonialism", 17 janvier 2015, connessioniprecarie.org

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